Ce que cherchait, mon recteur, c’est avant tout d’arrêter cette soi-disant guerre de religions dévastatrice pour le Liban et éviter à tout prix la partition du pays.
Oui, c’est lui qui m’a poussé à initier l’Institut des études islamo-chrétiennes avec le soutien de feu le RP Dupré-Latour. C’est lui qui a créé les centres universitaires, d’abord à Saïda, puis à Tripoli et Zahlé, afin de réunifier, au risque de sa vie, le Liban culturel en plein désastre. C’est lui qui a jeté les ponts du dialogue entre l’AUB et l’USJ, et aussi avec Kaslik et l’Université arabe ainsi qu’avec l’Université libanaise, afin de promouvoir tous ensemble un savoir plus humain.
C’est à lui que revient la résurrection de l’Hôtel-Dieu de France pour soigner toutes les souffrances de n’importe quel être, sans discrimination aucune.
Je n’oublierai jamais quand, à la fin d’un cours à la faculté de droit, il m’a convoqué, soi-disant pour me confier une mission urgente auprès du ministère de l’Éducation. Il voulait, en fait, me retenir afin de ne pas repartir à « Beyrouth-Ouest », car les combats avaient repris de plus belle. Il tenait à me raccompagner pour traverser la rue Sodeco, baptisée en ce temps-là « ligne de démarcation entre la vie et la mort ». Il me tenait par le bras et nous tressaillions au milieu des sifflements des roquettes. Sa soutane se soulevait, par moments, avec des gestes comme pour faire une croix de ses deux bras. Brusquement, il se jeta sur moi pour me protéger de l’éclat d’un obus tombé à proximité. Alors, après une étreinte d’adieu, j’ai couru à perdre haleine pour rejoindre, entre les décombres, l’autre côté , la rive ouest – sa rive à lui, au fond – en lui lançant, en larmes, ma reconnaissance.
Longtemps plus tard, au crépuscule d’un soir, je l’ai aperçu marchant tout seul, sur la corniche de Manara, les cheveux au vent. Le phare de Ras-Beyrouth l’attendait impatiemment, avec des clignotants de tendresse. Son regard perdu entre ciel et terre, il contemplait l’immensité de la mer et ses vagues qui gémissaient à ses pieds et toujours recommencées. Je le revois célébrer sa messe en disant qu’il fallait, chaque jour, réinventer l’amour pour que Dieu nous revienne, et les mots mouraient sur ses lèvres qui balbutiaient : « Que la paix soit avec vous. »
Je devine pourquoi il aurait refusé que je fredonne, en pensant à lui, cette vieille chanson de Georges Moustaki : « L’amour ne peut plus voyager, il a perdu son messager... »
Zakaria NSOULI


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