Tout cela à propos d’un pont qui n’était ni celui d’Arcole, ni celui de la rivière Kwaï, mais plus prosaïquement celui de Jal el-Dib.
Confortés par le lamentable précédent de l’immeuble de Fassouh, les pessimistes évaluaient déjà le chiffre des victimes, le nombre de voitures écrasées, les tonnes de ferrailles tordues, l’importance des dommages collatéraux, au cas où...
Les optimistes n’étaient guère plus rassurants même si... au cas où l’on aurait procédé au démantèlement du pont dans les formes. Et d’évoquer le spectre de bouchons interminables entre la place des Martyrs – le martyr étant pour l’occasion le malheureux automobiliste ainsi vampirisé ! – et le stade municipal de Jounieh, avec le triste spectacle d’un rodéo, non pas de stock-cars mais de voitures en stock, livrées à d’impitoyables carambolages agrémentés de crises d’hystérie collectives, de 4x4 en folie et d’urgence aux urgences.
Pour nous rassurer, on trouva des solutions de rechange, mes compatriotes ont toujours prouvé – même dans les pires circonstances, qu’ils avaient suffisamment d’imagination pour trouver le remède miracle. Et ils le trouvèrent au fond d’un tiroir dont on avait perdu la clé ! Relier Jounieh à Beyrouth par voie maritime avec quelques chaloupes en guise de « love-boat ». On peut toujours rêver.
Mais que faire lorsqu’on est sujet au mal de mer ? Rien de plus simple : emprunter la route des cimes, via Ouyoun el-Simane. Question de prendre son temps... ou son pied.
Alléluia ! Nous avons échappé à tous ces scénarios catastrophiques. Et comme tous les usagers de la sortie nord de Beyrouth j’ai vu s’évaporer, en deux-trois mouvements, l’objet du délit, sans que le ciel, ou plutôt le pont, ne nous tombe sur la tête. Car l’entreprise a été menée avec un zèle exemplaire. D’abord, élargir la chaussée pour permettre le passage d’un plus grand nombre de rangées de véhicules. Ensuite, dégager de nouvelles voies pour accéder aux routes secondaires. Enfin, démanteler le vétuste édifice métallique de la façon la plus efficace qui soit. Tout a été exécuté de telle manière qu’aujourd’hui on roule mieux sur l’autoroute qu’à l’époque où le pont existait encore ! Incroyable, mais vrai.
Je regrette de constater, à présent, que personne n’ait pris la peine, jusqu’ici, de saluer le savoir-faire des ingénieurs, entrepreneurs, ouvriers, ou simples manœuvres qui se sont activés pour réussir un tel tour de force, alors que l’on perd son temps à se critiquer les uns les autres, dans des querelles stériles.
Pour une fois qu’il y avait une raison de se congratuler, ce n’est que silence radio.


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