Mais aussi dans quel autre pays peut-on voir un homme politique, hier Premier ministre après avoir été, pour deux mandats successifs, chef de l’État, briguer et obtenir son retour au Kremlin pour six ans cette fois (contre quatre ans avant la modification de la Constitution sur décision de l’accommodant Dmitri Medvedev), une durée bien entendu renouvelable ? En fin de journée, le candidat Vladimir Poutine pouvait respirer : il n’aura pas à subir l’affront d’un second tour et la communauté internationale s’est mobilisée comme un seul homme pour lui apporter, à quelques réserves près, sa caution, le Quai d’Orsay prenant note des « résultats indiquant une nette victoire », « l’Union européenne y voyant un encouragement à remédier aux lacunes du système électoral » (ah ! qu’en termes diplomatiques ces choses sont dites...) et la chancelière Angela Merkel se fendant d’un « souhait de succès ».
Dès lors, l’opposition pouvait ronchonner, grincer des dents ou menacer d’un recours à la rue, l’Amérique brandir l’étendard de la pureté démocratique et le reste de la planète parler d’un scrutin « biaisé », l’intéressé, lui, est rassuré, en dépit des prédictions plutôt pessimistes sur son avenir. Au point de verser une larme en criant victoire devant la foule de ses partisans. Mais comme on a affaire à un macho, ceinture noire de judo, dompteur d’un tigre préalablement calmé par une injection bienvenue, l’activation des glandes lacrymales devra être mise sur le compte du froid sibérien.
Au fait, y a-t-il jamais eu consultation populaire plus transparente que celle-là, surveillée par 180 000 webcams (coût de l’opération : 400 millions de dollars) installées dans les bureaux de vote ? Certes, il a été question de bourrages d’urnes et de « vote carrousel », cette curieuse méthode qui consiste à mobiliser des autobus entiers d’électeurs qui vont accomplir leur devoir plusieurs fois dans la journée et en des points différents du territoire le plus vaste du monde, qui s’étend sur non moins de neuf fuseaux horaires. Certes aussi, des journalistes disent avoir compté jusqu’à 170 de ces bus chargés de très jeunes gens venus dans la capitale « pour voter Poutine » depuis Astrakhan, Nijni Novgorod ou le Caucase, soit des lieux situés parfois à près de 1 500 kilomètres. Autant de détails qui font hurler des esprits occidentaux, mais qui, de l’avis unanime, ne revêtent qu’un aspect folklorique puisque, vous dit-on, le Premier ministre et bientôt re-président était assuré de l’emporter de toute façon.
De cette journée, il reste quelques chiffres et une date. Les chiffres : 64 pour cent des voix accordées au supertsar contre 17,18 pour cent au deuxième, le communiste Guennadi Ziouganov, et 7,7 pour cent à un nouveau venu dans l’arène, Mikhaïl Prokhorov, milliardaire et candidat bis du Kremlin, chargé de jouer les faire-valoir. La date : pour peu que tout se passe comme prévu, le camarade Vova (surnom affectueux du nouveau petit père du peuple) devra être en place jusqu’à 2024. De quoi rassurer ses concitoyens sur leur sort et accessoirement inquiéter encore plus les âmes compatissantes de Washington, où semble s’être perdu dans les brumes de la mémoire le souvenir des innombrables recomptages floridiens de l’an 2000.
Suprême consécration, le chef de l’État a reçu l’onction du patriarche Kirill qui a vu en lui « un leader national ». Nonobstant les signes d’apaisement qui se multiplient depuis vingt-quatre heures et la résignation des grandes capitales face à ce qui paraît être bel et bien l’inéluctable, les médias moscovites font preuve d’une relative circonspection, quand ce n’est pas d’une grande sévérité face à un scrutin qui, plus profondément qu’il y paraît, a divisé la société russe. Au point que, pour certaines voix, le risque d’éclatement est bien réel. Désormais, il faudra autre chose que de la poudre de perlimpinpin pour réconcilier le peuple avec ses dirigeants. Autre chose que l’accroissement de certaines pensions et des soldes des militaires, la rhétorique anti-yankee ou encore les allusions à la gloire passée et à venir.
La presque promesse d’une remise de peine pour Khodorkovsky pourrait ainsi représenter un premier pas dans la bonne direction, tout comme une possible autorisation du parti Parnas.
Proverbe russe : « Un kopeck proche vaut plus qu’un rouble lointain. »

