Un phénomène similaire s’observe dans la société, à l’occasion de catastrophes ou de menaces de désastre collectif. Parallèlement à l’incontournable vent de panique, on voit alors surgir dans la conscience collective des souvenirs enfouis sous la poussière du temps.
La récente tragédie de Fassouh me donne ainsi l’occasion de me remémorer des instants douloureux vécus à l’occasion d’événements similaires survenus dans la ville de Zahlé au cours des dernières années.
En mai 1966, dans la ville de Zahlé, un convoi funéraire formé uniquement d’hommes, accompagne un jeune mort, porté à bout de bras. Les femmes, elles, ne participent pas au convoi. Elles restent sur les balcons aspergeant le cercueil de riz et de fleurs. Brusquement, un balcon bondé de femmes, situé au deuxième étage d’un immeuble s’écroule et tombe sur le balcon du premier étage, en dessous, qui s’écroule lui aussi. Quarante femmes sont sous ou parmi les décombres. Le cortège s’éparpille, les hommes abandonnent le mort, laissé à ses proches parents, et transportent les femmes, entassées dans leurs voitures jusqu’à l’hôpital Tell Chiha, situé à un kilomètre. Il était 14h, on venait de terminer une matinée opératoire chargée. Les salles d’urgence devinrent littéralement « tapissées » de femmes en noir. Je dirige seul les soins en négligeant les femmes qui hurlaient et en donnant la priorité à celles dont on n’entendait pas les cris et parmi lesquelles, on a dénombré quatre décédées et d’autres en état de choc. Pour éviter les erreurs, l’équipe de laboratoire est venue faire sur place le groupe sanguin des patientes et le marquer au crayon gras sur leur corps. Les trente-six femmes encore vivantes ont pu être sauvées après douze heures d’opérations, à l’exception d’une seule décédée à la suite de complications rénales. La plupart sont encore en vie et les péripéties de leur terrible épreuve continuent à hanter leur esprit.
Quelques années plus tard, une tragédie pareille survint lors de la fête-Dieu, célébrée à Zahlé, un jeudi de juin tous les ans depuis un siècle. Un balcon s’écroule sous le poids des gens qui suivaient la procession en plein centre de la ville. Parmi les victimes, une fillette est décédée sur le champ et sa mère quelque temps après, par suite d’une fracture compliquée du crâne.
Tout récemment et sur un autre plan, un balcon fut le théâtre d’un épisode tragique qui lui fait coller l’étiquette de balcon de la mort. Le premier janvier 2005, on célébrait le Nouvel An dans un village de la Békaa, Mraijat, a l’intérieur d’une maison, et juste à minuit, les vœux par téléphone commencent à pleuvoir. Un jeune homme reçoit un appel d’un ami pour le fêter mais dans le brouhaha qui régnait, il n’arrive pas à l’entendre et il sort sur le balcon découvert pour continuer à lui parler. Il reçoit alors une balle tombante perdue provenant des tirs en l’air, habituels dans ce genre d’occasions. La balle lui tranperce le crâne. A l’hopital Tel Chiha, où on le transporte d’urgence, il est jugé atteint de mort cérébrale. Il ne survécut que quelques jours et meurt sans le don d’organes qui eut été possible et souhaitable mais n’a pu être fait.
Les deux premières histoires, personnellement vécues, attirent l’attention sur le vetusté de beaucoup de balcons branlants surtout ceux de vieilles demeures dans les villes et surtout dans les villages libanais. Le Liban est fier de son soleil, de son beau temps, et de sa luminosité. Pour en profiter, les balcons ont toujours fait partie de notre patrimoine architectural. Mais il faut savoir profiter de la vue sans mettre en danger la vie.
La troisième histoire met l’accent sur le danger, trop méconnu, des tirs en l’air célébratoires. Peu savent, que l’impact d’une balle tombante est souvent aussi fort à son arrivée qu’à son départ.
Baudelaire parlait de « balcons du ciel » surplombant de « défuntes années ». Veillons à ne pas laisser nos balcons devenir les balcons de la mort.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef