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Nos lecteurs ont la parole

L’enfant-poubelle

Par Maya DIANE
Ça commence toujours par cette même vision. Je sors de mon bureau un soir, fais quelques pas en direction de Sanayeh, le guettant de loin. Je sais que je vais l’apercevoir, c’est déjà le cas. Quoique ce ne soit pas vraiment lui, du moins pas lui tout à fait. Plutôt deux jambes frêles s’agitant au fond d’une vaste poubelle verte. De la taille à la tête – littéralement en apnée dans notre décharge publique Sukleen. Un petit bout de corps fondu en notre dépotoir. Une paire de baskets frénétiques taille 36, surmontées d’un jean sale, formant le prolongement de notre caisse à détritus. Ça n’a l’air de choquer personne que ce soir, comme tous les soirs, notre poubelle ait des ramifications humaines.
Il émerge alors, triomphant du haut de ses 13 ou 14 ans, un bout de métal recyclable biscornu à la main. J’ignore à qui il le revendra, mais son salaire de la journée est assuré. Combien sont-ils, chaque jour et chaque nuit, à écumer le fond de nos déchèteries et renifler les ordures, en quête d’un revenu ?
Je n’en sais rien, en revanche, voilà ce que je sais sur le travail des enfants au Liban1 :
– Les décharges ne sont pas les seuls lieux de travail de nombreux enfants et adolescents : il y a les rues de Beyrouth, où l’agressivité des passants et conducteurs est le lot quotidien de l’enfant-mendiant ; il y a les plaines de la Békaa, où le poids des moissons rompt le dos et les pesticides pénètrent jusqu’au cerveau de l’enfant-paysan ; il y a les petites entreprises « familiales », artisanales ou garagistes de Tripoli, Mina et Beddawi, où le plomb ronge le sang et les tâches déforment les doigts de l’enfant-ouvrier. Souvent, les employeurs engageant des jeunes – vus comme « stagiaires » ou « apprentis » – ignorent tout de leurs vulnérabilités propres.
– Il est utile de rappeler à ce propos que le code du travail libanais ne couvre pas la plupart des secteurs d’activité mentionnés ci-dessus. En outre, les autorités tendent à délaisser la poursuite du travail normatif (mise à jour de la liste concernant les travaux dangereux interdits aux enfants), d’application des lois et d’inspection nécessaire à la protection des enfants contre les pires formes de travail.
– Ces enfants n’ont pas été abandonnés par leurs parents ; par contre, eux (et leurs parents) ont bien l’air d’avoir été abandonnés par l’État. Car on ne peut séparer la question du travail des enfants de la question de la pauvreté familiale ; des carences en service public et couverture sociale ; et des déficits en termes d’accès et qualité des écoles publiques.
– Nombreux sont les enfants-travailleurs victimes par le passé de violences psychologiques et physiques à l’école ; la maltraitance par les « maîtres », ajoutée à leur incapacité à prendre en charge les cas atypiques, ne saurait être sous-estimée dans l’abandon par l’enfant du cursus scolaire. Négligence et abus provoquent chez le jeune, déjà en situation de difficulté socio-familiale et d’échec académique, un sentiment d’humiliation, dévalorisation, mésestime et impuissance, pouvant tourner à l’agressivité et au découragement permanent. Ce phénomène est amplifié par le fatalisme des familles face à l’avenir : on ne « croit pas » au potentiel de l’éducation – car à quoi bon investir dans un futur voué au chômage ?
– Les parents des enfants qui travaillent ne sont pas des « parents indignes » ; beaucoup auraient aimé pouvoir soutenir leurs enfants dans leurs études : mais faute de moyens (même si l’école est gratuite, les livres, cahiers et transports coûtent cher), ressources (pas tous n’ont bénéficié d’une éducation élémentaire), espace (les enfants des travailleurs saisonniers syriens dans la Békaa vivent dans des tentes...), et temps (les deux parents travaillent souvent, même quand il ne s’agit « que » de fonctions domestiques), la mère et le père n’ont pas pu accompagner l’enfant dans son parcours académique.
– Les enfants-travailleurs, y compris ceux confrontés aux pires formes de travail, ne sont pas tous des « tattooed eye[s] » ; ils ne se droguent pas, ils ne se battent pas et peuvent même avoir un sens des responsabilités bien trop encombrant pour leur âge. Souvent, ils veulent, et sont fiers, d’aider à subvenir aux besoins de leurs familles.
– Et pourtant, même s’ils disent vouloir assumer leur rôle familial ou ne plus être des enfants, ces jeunes veulent encore apprendre et jouer. De nombreux témoignages recueillis par les ONG spécialisées dans le soutien scolaire et la formation des jeunes sortis de l’éducation nationale classique prouvent que réintégrer un cursus écolier, ou d’apprentissage technique, parallèle aide l’enfant à regagner ce qui lui sera de plus utile dans la vie : le respect de, et la confiance en, soi. En sa valeur, en son potentiel, en ses capacités d’apprentissage – non pas nulles, comme disait la maîtresse, non pas perdues, comme eux-mêmes croyaient. Au-delà de cette réassurance, ou compassion (constructive et fondamentale), pour eux-mêmes réacquise, cette éducation « intermédiaire » – éventuel prélude à la réintégration du système éducatif formel – permet également aux jeunes de recréer un lien social altéré par le monde du travail et de redéfinir des repères facilitant la normalisation des rapports humains, l’engagement civique, la communication pacifique et l’inscription à la place sociétale qui leur revient.
Ces pensées en tête, je poursuis ma marche, à la sortie du bureau ; un peu plus abrutie par cette vision de l’enfant-poubelle, un peu moins humaine aussi. Un dernier regard derrière moi : finalement, le gamin me fixe à son tour. Normal, après tout ce temps, on a fini par se repérer tous les deux. Comme qui dirait, on a les mêmes horaires de boulot.

Maya DIANE

Pour en savoir plus sur la situation des enfants travailleurs au Liban, participez à la conférence du BIT à Beyrouth :
www.ilo.org/cl2012

1 Sur la base des rapports du US Department of Labor, d’une étude récemment publiée par l’OIT et l’Université Saint-Joseph, et d’entretiens de l’auteure sur le terrain
Ça commence toujours par cette même vision. Je sors de mon bureau un soir, fais quelques pas en direction de Sanayeh, le guettant de loin. Je sais que je vais l’apercevoir, c’est déjà le cas. Quoique ce ne soit pas vraiment lui, du moins pas lui tout à fait. Plutôt deux jambes frêles s’agitant au fond d’une vaste poubelle verte. De la taille à la tête – littéralement en apnée dans notre décharge publique Sukleen. Un petit bout de corps fondu en notre dépotoir. Une paire de baskets frénétiques taille 36, surmontées d’un jean sale, formant le prolongement de notre caisse à détritus. Ça n’a l’air de choquer personne que ce soir, comme tous les soirs, notre poubelle ait des ramifications humaines. Il émerge alors, triomphant du haut de ses 13 ou 14 ans, un bout de métal recyclable biscornu à la main....
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