Joseph Sader, pas de nouvelles depuis trois ans.
Trois ans déjà que Joseph (Youssef) Sader a été enlevé sur la route de l’aéroport, en se rendant à son travail. C’était plus exactement le 12 février 2009, au matin. Comme à son habitude, cet ingénieur informatique, directeur du département d’informatique (IT) au sein de la compagnie nationale d’aviation, descendait du bus sur l’autoroute, en provenance de Maghdouché, son village natal au Liban-Sud où il vivait avec sa famille. C’était sur le pont du Cocody.
Comme à son habitude, cet homme de 56 ans, marié et père de trois enfants, se préparait à prendre la bretelle, pour faire à pied les quelque 400 mètres qui le séparaient des bureaux de la Middle East Airlines, où il travaillait depuis 25 ans. Mais trois individus en ont décidé autrement et l’ont kidnappé, avant de l’emporter à bord de leur véhicule, un minibus blanc aux vitres teintées, en direction de la banlieue sud. C’est ce qu’a raconté aux autorités un témoin oculaire de la famille Mezher, également employé à la MEA. Un minibus que n’a pas réussi à filer la seule patrouille des FSI qui se trouvait dans les parages, alertée par le collègue de la victime.
Trois ans après, Joseph Sader est toujours porté disparu. Personne, à part ses ravisseurs, ne semble savoir où il se trouve, s’il est vivant ou mort. Personne non plus ne semble savoir par qui il a été enlevé et pourquoi. Si les motifs sont politiques, financiers, personnels, professionnels, ou s’il s’agit d’une grossière erreur. Même les services libanais de renseignements et les autorités ne semblent disposer de la moindre preuve, ni même du moindre fil, susceptibles de remonter à lui ou à ses agresseurs et de rassurer quelque peu sa famille qui perd espoir, à mesure que le temps passe.
Banlieue sud et Hezbollah
Tout ce que l’on entend, ici ou là, semble basé sur la conviction profonde, véhiculée dans l’anonymat par certains responsables sécuritaires, que Joseph Sader «est détenu par le Hezbollah, dans une de ses nombreuses geôles, dans la banlieue sud». Une certitude basée sur «une lecture des faits, à partir du trajet emprunté par le véhicule des kidnappeurs», selon une source sécuritaire experte, et sur la conclusion «que rien ne peut avoir lieu dans la banlieue sud et sur la route de l’aéroport sans l’aval du parti de Dieu». Mais absolument rien ne permet de vérifier le bien-fondé de ces accusations. Si elles ont une visée politique et entendent véhiculer une rumeur, ou si elles sont fondées sur des faits, des preuves et des informations sûres.
Il faut dire que «le Hezbollah a créé un précédent, après l’enlèvement d’espions pro-israéliens présumés pour enquête. Otages qu’il a remis, après interrogatoire, aux autorités libanaises», ne manque pas d’observer une source judiciaire informée, évoquant l’efficacité des services de renseignements du Hezb et leur «excellente organisation, nettement supérieure à celle des services de l’État». L’analyse fait réfléchir et laisse planer le doute, sans toutefois apporter de réponse claire.
Quant au parti chiite, il se mure dans son silence et refuse d’accorder la moindre interview à la presse, ni même de commenter les accusations portées contre lui. «Le Hezbollah ne donne pas d’interviews depuis huit mois», disait en novembre dernier Ibrahim Moussaoui à L’Orient-Le Jour, qui sollicitait une rencontre au sujet de l’enlèvement de Joseph Sader. Le responsable des relations avec la presse précisait aussi que «si le parti a quelque chose à dire, il le fera par voie de communiqué». Mais selon la source sécuritaire mentionnée plus haut, «le Hezbollah a affirmé ne pas détenir l’ingénieur de la MEA. Le parti a cependant refusé de remettre aux autorités les enregistrements des caméras installées dans la banlieue». Et la source d’observer que toute demande d’aide au Hezbollah dans ce dossier n’a pas abouti. «Ils se contentent de dire qu’ils ne savent rien à ce sujet.»
En vie et en bonne santé
De temps à autre, un bruit court. On apprenait ainsi, il y a deux ans, par voie de presse, que l’évêque grec-catholique de Saïda et Deir el-Kamar, Mgr Élie Haddad, avait affirmé que «Joseph Sader est en vie et en bonne santé» et «qu’il est détenu par une partie armée non officielle». Une information que l’évêque aurait reçue du cheikh chiite Afif Naboulsi, président de l’Association des ulémas de Jabal Amel et qui n’a pas manqué d’apporter un baume au cœur de la famille de l’otage. Momentanément. Car cheikh Naboulsi s’est dépêché de se dédire. D’ailleurs le fils de ce dernier, Hassan, contacté récemment par L’Orient-Le Jour, a formellement démenti que son père ait jamais tenu ces propos. Quant à l’évêque de Saïda, il note à L’Orient-Le Jour «le manque d’objectivité» des informations qui lui ont été communiquées par plusieurs sources. Tout en faisant remarquer qu’elles n’ont pas été avérées. La grande frilosité des propos ouvre la voie aux hypothèses. Quelqu’un saurait-il où se trouve Joseph Sader? Craint-on pour sa sécurité? Ce dernier se trouve-t-il aux mains d’un groupe armé prosyrien, au Liban ou même en Syrie?
Les autorités, elles, continuent d’entretenir le flou, évitant tout bonnement de s’exprimer sur le dossier. Notre demande d’interview du ministre de l’Intérieur, Marwan Charbel, est restée sans réponse. Aussi frileux, le PDG de la MEA, Mohammad el-Hout, a décliné notre demande d’interview et préféré ne pas aborder «ce sujet particulièrement sensible», selon son bureau. Seules quelques condamnations fusent, occasionnellement, de la part de la classe dirigeante, à l’occasion d’une interview de presse ou d’un nouvel enlèvement, sans le moindre commentaire officiel. Ce qui démontre fort bien l’embarras que cause l’affaire Joseph Sader.
Une affaire taboue
Car l’affaire n’est pas seulement embarrassante. Elle est visiblement «taboue», comme l’estiment les sœurs de Joseph Sader, Elham Hourani et Afaf Habr, vu que la famille entière n’a pas ménagé ses efforts pour alerter les responsables de tous bords et l’opinion publique. «Après de vaines promesses, les responsables politiques ont refusé de nous recevoir ou même de nous répondre», racontent-elles, avec amertume. Elles ne cachent pas leur déception quant à la manière avec laquelle le dossier a été traité. «Rien que le déroulement exact de la poursuite des kidnappeurs par les forces de sécurité est entouré de flou», estiment-elles, doutant de la volonté des FSI de retrouver l’otage et se demandant même si ces derniers n’ont pas «laissé faire». «Si c’était le fils d’un ministre, il aurait été retrouvé sur-le-champ. Mais est-il normal qu’au bout de trois ans, nous ne sachions toujours rien sur Joseph, un homme ordinaire qui aime son pays?» demandent-elles, tout en observant que «n’importe quel citoyen aurait pu être à la place de Joseph». D’ailleurs, si elles s’expriment aujourd’hui, c’est en leur nom et celui de l’épouse de leur frère, qui a préféré garder le silence.
Pour le président du syndicat des employés au sol de la MEA, Hussein Abbas, l’affaire est assurément taboue. « Nous nous sommes fortement mobilisés immédiatement après l’enlèvement de Joseph Sader, raconte-t-il. Mais certains services et le gouvernement précédent (sous la présidence de Saad Hariri) nous ont demandé de baisser le ton et de limiter les mouvements de mobilisation. Comme ils ont d’ailleurs conseillé à sa famille de ne pas faire de tapage médiatique. Ils ont prétexté que cela pourrait causer du tort à l’otage », note-t-il. Le président du syndicat maintient pourtant les contacts avec les services et avec certains membres du gouvernement. Mais la plupart de ses questions et celles de ses collègues sont restées sans réponses. « L’affaire est sombre. Personne ne sait rien. Nous n’avons toujours rien compris », conclut-il.
Taboue, l’affaire semble l’être, effectivement. Car elle est une preuve du manque d’efficacité des autorités et des gouvernements successifs à gérer certains problèmes sécuritaires, et plus particulièrement les enlèvements qui se poursuivent depuis 2005. Ont-ils les compétences nécessaires pour retrouver Joseph Sader? Ont-ils seulement la volonté de le faire? Ont-ils réellement, comme ils le disent, déployé tous les moyens en leur possession pour dénouer l’écheveau de cette dramatique intrigue? Quant aux services, seraient-ils en possession d’informations qu’ils refusent de divulguer pour une obscure raison, compte tenu que la possibilité qu’ils n’aient abouti à rien soit minime, comme le soutient une source judiciaire informée? Il est légitime de se poser ces questions, à l’heure où le black-out total est fait sur les moyens déployés pour retrouver ce père de famille apparemment sans histoire, et alors que le dossier poireaute sous la supervision du ministère public, auprès du procureur général du Mont-Liban, Claude Karam.
Une enquête qui piétine
«Cet enlèvement est un scandale», note la source sécuritaire experte, qui confirme sans détours que «l’enquête piétine», mais que l’on «détient des fils». Formelle, elle affirme que «l’État n’a pas le moindre soupçon contre Joseph Sader». De son côté, une source politique informée soutient que «l’enquête n’a négligé aucun détail, ni aucune piste», tant au niveau de l’enquête personnelle sur Joseph Sader (qui a conduit jusqu’en Afrique du Sud) qu’au niveau de l’étude des télécommunications et de l’analyse des données figurant sur l’ordinateur de l’otage (qui n’avait pas de téléphone cellulaire). «Une enquête qui a mobilisé tous les services de renseignements relevant du ministère de l’Intérieur, de la Sûreté générale et de l’armée libanaise», précise-t-elle. «Mais cela n’a rien donné», déplore-t-elle, affirmant que «les autorités ne sont en possession d’aucune information valable, susceptible de faire bouger les choses, à part que la plaque d’immatriculation du véhicule des preneurs d’otage est une fausse plaque». «Tout le reste est présomptions simplistes», assure la source.
Quant au député de Maghdouché, Michel Moussa, également président de la commission parlementaire des Droits de l’homme, il s’est fortement mobilisé auprès de la famille suite à l’enlèvement. Aujourd’hui, il regrette profondément qu’aucun fil ne permette de faire avancer l’enquête et refuse «de lancer des accusations sans preuve». Tout en estimant que «c’est à l’État de protéger ses concitoyens», dans une pointe évidente aux autorités. Même les adversaires politiques du 14 Mars et du 8 Mars font également part de leur embarras. Le député du courant du Futur, Ahmad Fatfat, déplore «cette tragédie» et «le peu d’informations sur le sort de Joseph Sader». Il ne peut s’empêcher de constater « la grande difficulté pour les forces de l’ordre de mener l’enquête dans des régions où il ne leur est pas permis d’être actives». De son côté, le député du Courant patriotique libre (CPL), Alain Aoun, regrette que les contacts avec toutes les parties, auxquelles a contribué son parti, n’aient «mené à rien». Il dresse «un constat d’échec et d’impuissance de l’État et des services de sécurité», tout en se demandant si l’enquête a vraiment été bien conduite.
Doutes sur le sérieux de l’enquête
Un tableau qui pousse les associations des droits de l’homme à exprimer leur exaspération et à accuser l’État «de ne pas faire son devoir d’enquête sérieuse et exhaustive» dans cette affaire de disparition forcée. Comme le Centre libanais des droits humains, par la voix de son secrétaire général, Wadih Asmar, qui dénonce «l’absence totale de réactivité et d’initiative de l’État», mais aussi «l’absence d’une véritable enquête dans cette affaire gardée secrète, et entourée d’un écran de fumée, sous prétexte qu’elle pourrait nuire à Joseph Sader». «La moindre des choses, estime M. Asmar, aurait été que l’État lance un appel à témoins.» «Mais il ne l’a pas fait», déplore-t-il, tout en se demandant s’il s’agit là d’un «manque de compétence ou de mauvaise volonté de la part des autorités». Quant aux accusations lancées par certains responsables, sous le sceau de l’anonymat, sur l’implication du Hezbollah, il estime qu’il est «irresponsable, de la part d’un responsable, de tenir ce discours à la famille de l’otage». «Si l’État pense réellement que le Hezbollah détient M. Sader, il est de son devoir de le dire à la famille», martèle-t-il, se demandant si «cette hypothèse n’est pas lancée pour des considérations politiques». Et de dénoncer «l’insoutenable légèreté avec laquelle sont traités les dossiers des disparitions, depuis 2005».
Même exaspération au niveau de l’organisation Human Rights Watch, et du chef de son bureau de Beyrouth, Nadim Houry, qui constate que «tout ce qui touche à la sécurité est étrangement gelé». «Pourquoi l’État n’a-t-il pas résolu le problème? A-t-il suivi les indices et mené l’enquête comme il le fallait?» demande-t-il avec scepticisme.
C’est à la pelle que les questions continuent de pleuvoir, trois ans jour pour jour après l’enlèvement de Joseph Sader. Sans aucune réponse. Mais avec autant d’hypothèses et de suppositions. Si l’espoir s’amenuise de le retrouver vivant, il demeure permis. «Il ne faut jamais perdre espoir, souligne une source sécuritaire digne de foi. D’autres kidnappés n’ont-ils pas réapparu vivants, après plusieurs années de disparition forcée?»
Comme à son habitude, cet homme de 56 ans, marié et père de trois enfants, se préparait à prendre la bretelle, pour faire à pied les quelque 400 mètres qui le séparaient des bureaux de la Middle East Airlines, où il travaillait depuis 25 ans. Mais trois individus en ont décidé autrement et l’ont kidnappé, avant de l’emporter à bord de...


