Vous avez dû constater avec moi, depuis quelques mois, la fréquence de plus en plus élevée de panneaux publicitaires en arabe parlé, en libanais, la langue dialectale, la langue vulgaire, le dérij. (ouh ! Le-vilain-mot-qu’il-ne-faut-pas-prononcer !). Ajoutons à cela les SMS envoyés dans la même langue (ou presque), puis en jetant un coup d’œil dans les forums arabes sur Internet (mis à part des sites islamistes purs et durs) et en écoutant les talk-shows télévisés où les invités utilisent un mélange d’arabe parlé et de « classique » – l’arabe médian –, nous sommes en mesure de constater que l’arabe parlé prend de plus en plus d’ampleur face à l’arabe moderne, le standard, la langue écrite, le nahawi. J’ai même lu des affiches en langue dialectale dans certaines administrations de la ville.
Il est clair, en tout cas, qu’il existe un problème – voire un malaise – d’ordre linguistique dans le monde arabe. Et ça ne date pas d’hier. On parle une langue tout en apprenant une, écrite, qui en diffère par bien des aspects et que l’on glorifie à tours de langue. L’apprentissage de l’arabe dit classique pose problème, surtout pour des franges de la population dont l’arabe parlé n’est pas la langue maternelle. Cette situation est plus perceptible au Liban et dans les pays du Maghreb francophone. Dans un livre bien pertinent, Le Sabre et la Virgule, Chérif Choubachy soulève ce problème d’une langue dédoublée et affirme que ce dédoublement serait à l’origine des divers maux dont souffre la société arabe. Dédoublement est l’autre mot pour schizophrénie. Et dans notre cas nous parlons de schizoglossie (je tiens à affirmer ici, en tant que linguiste, que je ne suis pas partisan de l’hypothèse Sapir-Whorf selon laquelle la langue influe sur la pensée).
Sans entrer dans des considérations qui dépassent le cadre de cet article, je ne propose pas comme Chérif Choubachy de réformer l’arabe classique, à la grammaire compliquée et sclérosée, selon ses dires. Je propose plutôt une solution qui se veut simple et efficace, mais qui a pour résultat général d’occasionner une levée de boucliers : produire une littérature arabe en langue dialectale, tous pays arabes confondus. Et je laisse l’arabe classique aux puristes et autres fanatiques d’une période révolue. Car on parle en dialectal quasiment partout (à la maison, à la radio, à la télé), on crée des spectacles en dialectal, on fait des sketches télévisés en dialectal. Pourquoi n’écrirait-on pas en dialectal ? Des romans, de la poésie, des articles. Commençons déjà par le patrimoine littéraire : les comptines, les contes populaires, les hakawâtis. Il y a quelques années, Le Petit Prince de Saint-Exupéry a été traduit dans les dialectes du Maghreb et cela a eu beaucoup de succès. La population s’est mise à lire. Alors écrivons en langue parlée, cela aura pour résultat une relance de la culture arabe. Car la langue parlée est intimement liée au pays, au terroir, à l’identité nationale. C’est une langue vivante.
De toute façon, le dialectal fraye son chemin. Vox populi, vox linguae ; et vice versa. Alors, n’attendons pas qu’une nouvelle Nahda se mette en place petit à petit. Accélérons le processus en encourageant la création littéraire en arabe dialectal (les nouvelles technologies peuvent être d’un grand secours). Et dans quelques décennies, une langue arabe commune écrite et parlée, une koinè fédératrice, verra probablement le jour. L’unité arabe aussi, éventuellement.
Yalla, mchi la ‘eddém !
Serge JELALIAN

