Et que dire alors de nos politiciens à la télé, se prenant pour des jeunes premiers avec des fronts aussi lisses que ceux de nos ados, des pattes d’oie qui disparaissent du jour au lendemain, à l’issue d’une tournée soi-disant politico-diplomatique hors du pays ? Mais plutôt que d’en rire jaune, bien installés de toute façon sur cette poudrière qui peut cracher son feu à la moindre étincelle, autant crever en beauté.
Mon propos s’intéresse à une variante : du temps où nos grands-mères préparaient des confitures maison et que leurs filles s’appliquaient à des travaux d’aiguille ou lisaient la comtesse de Ségur, vous rencontriez une mère et sa fille pour un five o’clock tea ; la jeune fille est évidemment celle qui, toute grâce, fait la révérence aux grandes personnes, ponctue ses réponses d’un « Monsieur » ou d’un « Madame », n’ouvre la bouche que pour manger son gâteau, et comprend d’un seul regard de sa mère à quel moment elle peut esquisser un sourire ou tout au plus se lever jusqu’au piano pour y jouer religieusement une partition.
Quand, libérées, nos mères se mirent plus tard à travailler et que leurs filles pouvaient avoir « un petit ami », vous croisiez une mère et son ado dans la rue. Et comme elles étaient de la même taille, de loin vous aviez un peu de mal à distinguer qui est qui. Mais, une fois accostées, souliers plats, mi-bas et queue de cheval vous donnaient la réponse. Mais là, la « petite » porte déjà du rouge à lèvre, une jupe remarquablement courte, une eau de toilette écœurante, ne pique pas un fard quand vous l’abordez, donne son avis arrogamment en grasseyant, et si vous faites l’erreur de lui poser une question, c’est parti pour l’histoire de ses déboires amoureux, comme quoi elle est aussi femme que maman...
Il y eut plus tard encore un bel équilibre entre la génération d’une mère et celle de sa fille, une complicité sympa. Les mères se mirent à décontracter leurs dégaines, chiper les fringues de leurs rejetons, donner un coup de jeune à leur coiffure, fredonner les mêmes tubes, emprunter le même jargon « impec », « dac », « fac », et oser avec elles les non-dits. Les filles de leur côté se mirent à traquer les astuces beauté pour faire glamour, à fumer, à choper les accessoires pour rehausser une toilette, emprunter une tournure de phrase pour être aussi éloquentes, un bouquin pour être aussi précieuses.
Si seulement l’on s’était tenu à des « Puma » disputés par-ci, un sac Chanel piqué par-là, nous ne serions pas arrivés à ce burlesque.
Depuis plus d’une décennie, avec le syndrome botox, fillers et la chirurgie esthétique, c’est le cloning. Passe encore le « copy-paste » entre femmes de la même génération, mais entre une mère et sa fille, autrement dit entre deux ou même trois générations, graaaave ! Heureusement qu’il reste le timbre de voix trahissant la différence d’âge.
Qu’une certaine génération surveille sa ligne, mange bio, soigne sa peau, et même ait recours raisonnablement à ces pratiques, rien de plus agréable à voir. Mais qu’elle se fige, perdant toute expression du visage pour se vanter d’un zéro ride, qu’elle veuille à tout prix s’acheter la bouche d’Angelina, le nez de Haïfa, le rebondi des fesses de J-Lo, les seins de Brigit, les sourcils de Lucifer, c’est qu’elle est devenu une délirante beauty victim. Qu’une dame d’un certain âge prenne un cours de « cardio », fasse avec sa fille un ciné, un sushi, les vitrines, rien de plus cool, mais de là à se déhancher avec les copines dans les mêmes boîtes, perchées sur les toits de Beyrouth... Tant qu’à faire, pourquoi ne pas discuter de leurs amants respectifs ou, puisqu’on y est, se les disputer ?
Qui est qui ? Générations brouillées. Plus aucun repère, aucun critère. Jadis, si nous étions outrés de voir une mère (mariée jeune ou remariée) enceinte en même temps que sa fille, avec cette gravissime pathologie qu’est devenue la plasto-esthético-parano-schizophrénique, combien plus sidérant reste de ne plus savoir distinguer en âge une mère de sa fille.
Mais à malin, malin et demi : le scalpel n’aura pas son dernier mot, car louchez du côté des mains. Elles ne mentent jamais,elles...

