S’il y a bien un sentiment qui a soudé la foule hétéroclite de cette merveilleuse journée de printemps, c’est bien celui, authentique, de participer à l’écriture d’une grande page d’histoire. Avec le réveil, dans la douleur, de notre longue et honteuse léthargie, nous réagissions enfin ! Nous prenions notre destin en main. Nous chassions de nos terres l’occupant, le tortionnaire, avec pour seule arme notre conviction de marcher dans la droiture, celle d’un Liban libre et qui mérite de l’être, celle d’un pays qui se soulevait enfin pour réécrire son histoire.
Certes, il y a des périodes dans notre passé proche ou lointain, que nous aimerions tous effacer de nos mémoires, tant elles nous avilissent et nous rappellent notre silence coupable ou, pire, complice. Personnellement, j’aurais aimé pouvoir effacer les 15 années de tutelle, durant lesquelles nous avons fait semblant de continuer à vivre, insouciants, sourds aux appels au secours venant des « Beau Rivage » et autres lieux de torture. J’aurais aimé aussi, d’un coup de baguette magique, effacer les années de guerre, surtout les deux dernières, qui ont achevé de mettre notre pays à genoux, après l’avoir mis à feu et à sang. J’aurais voulu ne jamais avoir à vivre les « départs » et les « arrivées », seul jeu cérébral autorisé dans mon enfance volée. Je voudrais bien qu’on nous ramène Rafic Hariri, Gebran Tuéni, Samir Kassir, Georges Haoui, Pierre Gemayel, Walid Eido, le génial capitaine Wissam Eid, Bassel Fleihane et Antoine Ghanem. Désolée pour ceux que je ne cite pas : la liste est interminable. Ce serait commode d’oublier, de ne pas citer, de passer outre. Mais on ne peut pas le faire. Et quand bien même on le pourrait, il ne le faudrait pas. Car l’histoire ne nous le pardonnerait pas.
Nous avons, Monsieur le ministre de la Culture, un devoir de mémoire, par lequel vous êtes aussi lié que je le suis et que le sont tous nos compatriotes, chemise noire ou pas.
Nous avons assisté, depuis le lendemain de la révolution du Cèdre (qui a sa page sur Wikipédia), à toute une panoplie de mesures innommables destinées à nous faire croire que tous nos accomplissements n’en étaient pas. On nous a fait avaler tant de couleuvres que nous allions finir par croire que Rafic Hariri s’est suicidé à l’aide de deux tonnes et demi d’explosifs, que Gebran Tuéni a été victime d’un crime passionnel et que Pierre Gemayel a péri suite à une sombre vendetta familiale ! On a tant meurtri le Tribunal spécial pour le Liban que nous allions presque finir par croire que rien n’est arrivé au Liban le 14 février 2005, sauf peut-être encore une intrusion sioniste dans nos contrées par ailleurs paisibles...
L’histoire, Monsieur le ministre, ne vous appartient pas plus qu’elle ne m’appartient. Elle est notre legs à tous, notre responsabilité collective. En tirer des leçons est indispensable. Même les événements que nous préférerions occulter, même ceux qui ne vont pas dans le sens de l’histoire que nous voulons réinventer, il nous faut tous les consigner. Et sans fausse honte ni fausse modestie, avouer nos erreurs et savourer nos victoires.
Cela dit, faites-le donc imprimer, votre manuel d’histoire tronquée. Nous en brûlerons tous les exemplaires, sur la place de la Liberté. Ce sera là, vous pouvez me croire, une grandiose page d’histoire.
Joumana DEBS NAHAS
Avocate au barreau de Beyrouth


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