Car comment réagir au défilé précipité des personnalités politiques qui se sont rendues sur place au moment de la tragédie ? Comment réagir à leur verbiage, à leurs regards fuyants, effarouchés pour la circonstance ? Comment réagir à leur discours d’occasion traduisant, en réalité, l’échec cuisant et outrageant de l’État, alors que les caméras n’avaient même pas la décence de censurer les rires dans lesquels quelques-uns se vautraient l’instant d’après, soulagés d’avoir cru leur devoir accompli ? Pas une seule de ces personnes qui ait eu le courage de dire simplement, d’oser avouer la part présumée de responsabilité des services de l’État. Pas une seule qui ait eu le courage de dire « pardon, pardon pour la négligence, pardon pour la faiblesse, pardon pour la mauvaise gestion ou le manque d’inspection, pardon pour le laisser-aller, pardon pour la corruption, pardon pour... ». Pourtant on ne s’attendait pas à un geste spectaculaire, une balle dans la tête par exemple, à l’instar de ce colonel polonais protestant chez lui contre la corruption ambiante. Le dernier acte était déjà joué et les rideaux étaient tombés.
Comment réagir par ailleurs aux cris de désespoir, de douleur, voire d’impuissance, aux regards hagards, aux insultes des familles des victimes devant la gravité du drame ? Comment réagir à l’immense et écrasante solitude morale de ces familles attendant que l’on sorte une à une les victimes pour savoir enfin si... pendant que nous autres allions nous mettre bien au chaud dans nos lits d’hiver ?
Des familles abandonnées à leur sort alors qu’elles avaient grand besoin d’un soutien psychologique et matériel, qu’elles auraient souhaité savoir où loger, de quoi serait fait leur lendemain, elles qui venaient de tout perdre et de se retrouver en l’espace de quelques minutes totalement démunies, dans le noir, au cœur d’une cité qui de surcroît continue de prétendre à sa générosité en nous octroyant par césarienne un peu de lumière avare.
Qui est donc responsable ? Telle est à présent la grande question shakespearienne en trois actes. Et quelle question !
Les uns s’en lavent les mains déjà. Rapidement. Les autres noient le poisson et affirment avec une assurance arrogante que tout le monde est responsable, et le locataire, et le propriétaire, et le promoteur, et le nouvel immeuble d’à côté, et la municipalité, et le ministère... c’est-à-dire personne. Et puis le verdict tombe : la guerre, la très longue guerre du Liban, les conditions économiques des uns et des autres, la loi sur les loyers qui dort dans quelque tiroir du Parlement. La guerre, grand bouc émissaire ! Où aller le poursuivre en justice, où le juger, quel mandat d’arrêt à son encontre car il continue de courir, de se réfugier très souvent chez les « autres », quelle sentence lui infliger ? Et, ce faisant, tout ce monde se donne bonne conscience.
Car, à reprendre, en effet, les discours des personnalités politiques, personne ne serait coupable. Jamais un peu de modestie, de cette honte qui oppresse et qu’on a du mal à cacher, jamais un brin de conscience, jamais un peu d’humilité, un brin de professionnalisme et de courage pour savoir, pour s’avouer responsable, fautif, au moins en partie coupable par principe... Ah ! Le mot qui effraie, qui fait peur, qui fait trembler. Au contraire, ce soir-là, le monde politique s’est si bien employé à nous expliquer ce qu’il fallait faire que nous avons fini par nous demander qui, de nous tous réunis, représentait finalement l’État, lui-même du haut de ses fauteuils en cuir ou nous autres simples citoyens.
Je ne voudrais pas me laisser emporter par ce tourbillon insalubre. Ni prétendre remplacer les tribunaux chargés de l’enquête. Mais peut-on simplement reprendre les choses dans l’ordre et commencer par le tout début en nous posant ces questions : quelle est l’autorité qui délivre les permis de construire ?
Quelle est l’autorité qui est chargée de l’inspection, donc du contrôle et de l’application de la loi, et qui détient le pouvoir de la sanction ? S’il était question de retourner à la source, c‘est-à- dire aux procédures, s’il était question de remonter la chaîne du travail, de reprendre une à une les tâches de chacun et de chaque service, c’est justement là que nous serions forcés de commencer. Le reste découlerait tout simplement de ce qui précède. Alors, après ce déblayage, on pourrait nous dire que le propriétaire, le gérant, les locataires dont les « jérémiades » auraient été, de toute façon, renvoyées aux calendes grecques, le constructeur d’à côté dont la responsabilité serait sérieusement engagée, l’entrepreneur, le malheureux citoyen rendant visite à un ami par pure coïncidence, l’employé de service, le simple passant, la voiture en stationnement au bas de l’immeuble, l’ouvrier qui avait été logé dans l’immeuble, étaient responsables. Mais cela ne devrait pas nous faire oublier la part de responsabilité véritable de l’autorité publique. Ce n’est pas d’un accident qu’il s’agit. Ce qui s’est passé n’est pas le résultat d’un pur hasard, d’une erreur humaine, d’une mauvaise manœuvre, par exemple, d’un effet de la nature en colère. C’est l’arbre qui cache la forêt.
Modifions donc le dernier acte de cette tragédie pour qu’en définitive le doigt ne soit pas toujours pointé inutilement vers l’« autre », cet autre indéfini, mais que le ou les véritables coupables soient identifiés sainement, courageusement, dans leur part de responsabilité véritable, pour que leçon soit enfin donnée.
Sans oublier de panser les plaies dont souffrent les victimes encore vivantes de ce drame.


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