Il fut un temps, pas si lointain que cela, où la vision d’une image, fut-elle modeste, aurait réveillé les consciences et jeté dans les rues du monde des foules innombrables qui protestent et font pression sur les autorités de leurs pays afin de les obliger à adopter des mesures conformes avec la dignité de l’homme. On se souvient des manifestations lors des guerres de Yougoslavie ou des guerres d’Irak. Face au calvaire du peuple syrien, auquel elle assiste avec ses yeux et ses oreilles, la conscience humaine semble avoir pris congé de la chair de l’homme. Cette chair n’est plus en mesure de frémir, d’émettre un murmure d’effroi, un gémissement de révolte, un soupir de refus. Rien : on regarde l’écran de son téléviseur ou les clips de You-Tube. On voit avec des yeux écarquillés le spectacle du carnage syrien, on entend les plaintes d’un abîme de souffrances. On fait un commentaire de dénigrement sur Facebook ou Twitter, ou les deux, et c’est presque tout. Cela ne remet pas en cause la sincérité et l’authenticité de tels commentaires, mais cela pose une grave question : l’homme serait-il devenu simple objet de l’histoire et aurait-il définitivement renoncé à en être le sujet actif ? L’homme d’aujourd’hui se contenterait-il, face aux images du monde, d’un rôle de « dispositif réagissant » au lieu d’être un « acteur agissant » ? L’homme aurait-il changé, à ce point, qu’il renonce désormais à sa libre capacité de changer le monde et se contente d’en interpréter les reflets dans l’image ?
Depuis la nuit des temps, nous vivons avec l’idée que toute image, mentale ou matérielle, est « image de quelque chose » et son sens se trouve dans le couple « ressemblance/différence » avec la réalité à laquelle elle se réfère. À trop insister sur la « différence », on risque de réduire l’image à l’irréel et à l’insignifiant. Par contre, à trop investir la « ressemblance » de l’image, on lui fait assumer une consistance telle qu’on risque de prendre la copie pour le modèle. On télescope ainsi, selon J. Wunnenburger, « le visible et l’invisible, le signifiant et le signifié ». Bref, on fabrique une idole et on tombe dans le fantasme qui consiste à confondre le réel et le virtuel, le contenant et le contenu. L’idolâtrie est une menace permanente des images matérielles. Ainsi, l’humanisme tout entier serait épuisé par la seule compassion, c’est-à-dire par un simple mouvement des entrailles.
Cet imaginaire nous présente la nature comme une scène. La réalité des faits est réduite à une apparence et leur saisie directe à une séquence d’un flux d’informations. L’esprit humain ne serait jamais en mesure de saisir et de modifier toute réalité, interne ou externe, car elle n’est plus que simple fantasme. Le rôle des individus, dépourvus ainsi de toute consistance et incapables de transformer le monde, se résumerait à devoir contempler des mirages que leur délivrent les flux d’informations. Comme l’écrivait au XVIIe siècle Don Pedro Calderón de la Barca : « La vie n’est plus qu’un rêve » (la vida es sueño).
Plongé dans un tel illuminisme, l’homme ne résiste à aucun flux et circule tel un somnambule dans la complexité de réseaux sur lesquels il n’a aucune prise. Cette « chair à informer » accepte avec jouissance de se plier à des comportements nouveaux qui lui garantissent une « étanchéité totale à l’intelligence politique » (Châtelet) et lui donnent l’illusion de réconcilier, virtuellement, deux spiritualités : celle, comptable, de l’épicier du coin et celle, administrative mais un peu plus sophistiquée, de l’inspecteur des finances.
Ainsi se réalisera, peut-être, la sinistre prédiction de George Orwell portant sur l’ère marchande qui verra les hommes se comporter compulsivement comme des rats de laboratoire.


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