Joschka Fischer, chef de file des Verts en Allemagne durant presque 20 ans, a été ministre des Affaires étrangères et vice-chancelier allemand de 1998 à 2005.
Depuis maintenant deux ans, un sommet européen après l’autre s’est conclu sur l’assurance que les mesures nécessaires avaient – enfin – été prises pour contenir la crise de la dette souveraine de la zone euro. La plupart de ces sommets ont été présentés comme des percées, alors qu’il n’en était rien. En règle générale, il a fallu près de trois jours pour que les marchés s’en rendent compte et que la crise entre dans un nouveau cycle.
Parce que les dirigeants européens n’ont pas su gérer la crise efficacement, la résoudre coûte de plus en plus cher. C’est ainsi que la crise financière grecque, aisément gérable, s’est transformée en une urgence potentiellement fatale pour les pays de la périphérie sud de l’Union européenne – et pour l’ensemble du projet européen. Nous avons assisté là à l’un des pires exemples de gestion politique, dont la responsabilité incombe en grande partie à la chancelière allemande Angela Merkel.
En fait, avant le sommet européen de Bruxelles en décembre, le taux de confiance dans le Conseil européen était si bas que personne ne semblait plus prendre ses décisions au sérieux. Il se pourrait bien sûr aussi que le veto britannique aux propositions de modification du traité de Lisbonne ait pris le dessus sur tout le reste, tout en décuplant la méfiance de l’opinion publique et des marchés financiers d’une Europe divisée.
Mais parler d’une désintégration de l’Union européenne n’a aucun sens. Aucun Premier ministre britannique ne pourrait consentir à une modification du traité visant à créer une union budgétaire sans avoir à appeler à un référendum, dont l’issue serait d’obliger le Royaume-Uni à se retirer de l’UE. Et aucun chef de gouvernement sain d’esprit ne peut trouver un intérêt à une telle issue. Le Royaume-Uni a tout intérêt à mettre fin à la crise et à préserver un euro fort, tout comme les Européens continentaux ont intérêt à ce que les Britanniques restent au sein de l’Union européenne.
Il est donc clair depuis des mois qu’une base juridiquement contraignante et permettant de tendre vers une union budgétaire européenne, bien qu’indispensable, ne peut être créée qu’en dehors du cadre du traité de Lisbonne, soit sur une base intergouvernementale telle que les UE-17 ou UE-17+ comme ce fut le cas. De plus, les discussions alarmistes sur une éventuelle « scission » négligent le fait que l’UE et l’union monétaire évoluent à des rythmes différents depuis longtemps.
Le refus britannique, et le tapage qu’il a engendré, est ainsi une évolution dont l’Europe aurait pu se passer, et Cameron ne tardera pas à regretter qu’il se soit placé en situation d’otage du camp conservateur eurosceptique. Renforcer ce camp affaiblira radicalement l’influence du Royaume-Uni au sein de l’UE.
Ce constat est d’autant plus vrai que le sommet de Bruxelles a ouvert la voie à une union budgétaire pour les 17 membres de la zone euro plus « des pays volontaires ». Si un nouveau traité est négocié d’ici à mars 2012 et ratifié dans les mois qui suivent, l’UE aura fait un grand pas en avant – elle se sera en fait nettement rapprochée d’une véritable union politique, indispensable si l’Europe entend mettre définitivement fin à la crise.
La confiance dans les décisions prises récemment à Bruxelles reste pourtant faible, non seulement à cause d’une défiance accrue et des remous autour du refus britannique, mais également en raison de l’absence apparente de mesures permettant d’intervenir dans la crise actuelle. Mais cette perception est, elle aussi, fausse.
Si l’on étudie en détail les décisions prises à Bruxelles, l’on ne peut que remarquer que l’Allemagne et les autres pays riches de l’UE ont reçu toutes les garanties qu’ils avaient exigées, dont les mécanismes de stabilité proposés, les plaçant dans une position où ils ne peuvent continuer à refuser les plans de résolution de la crise, accompagnés des garanties budgétaires appropriées. Le sommet de Bruxelles a ouvert la voie à une union budgétaire, comprenant à la fois un pacte de stabilité – et de manière cruciale – un pacte de responsabilité. En Allemagne, aucune de ces dispositions n’a encore été comprise et enregistrée.
Dans le court terme, l’union budgétaire sera mise en œuvre par la Banque centrale européenne, dont l’indépendance sera à nouveau tenue pour sacrée par Berlin, servant ainsi à masquer les priorités politiques internes allemandes. De ce point de vue, Merkel doit être reconnaissante à Cameron de la diversion créée à Bruxelles.
Et qui faut-il donc remercier pour les progrès enregistrés à Bruxelles ? Les devons-nous à la sagesse des dirigeants politiques européens, et en particulier à l’étrange couple « Merkozy » composé de la chancelière allemande et du président français Nicolas Sarkozy ?
Malheureusement non : ces progrès sont presque exclusivement dus aux pressions exercées par les marchés financiers, si souvent décriés. Tout comme l’ancien Premier ministre italien Silvio Berlusconi, qui n’a pas été écarté du pouvoir par ses opposants politiques, mais par des investisseurs nerveux, ce sont les marchés et non les chefs d’État européens qui ont rendu possible une union politique et budgétaire européenne.
Il n’y a pourtant aucune raison de se réjouir. Au contraire, ce constat reflète le manque de vision stratégique et de courage des politiciens européens face à la crise de la zone euro – et leur manque de volonté à réglementer les marchés.
© Project Syndicate, 2011.
Traduit de l’anglais par Julia Gallin

