Le périple imaginaire autour de Beyrouth en direction de l’est traverse à présent la route de Saïda pour pénétrer dans Furn el-Chebback, une banlieue à la fois la plus ancienne et la plus proche de Beyrouth. La route de Damas qui la coupait en deux se distinguait par des bâtiments construits en continu le long de ses deux rives, ce qui lui donnait, depuis cette époque déjà, un caractère urbain. Plus à l’intérieur, les maisons à un seul étage au milieu des vergers étaient encore du type rural. Furn el-Chebback, à l’instar de Basta, était le terminus d’une autre ligne de tramway, la ligne 1, mieux connue sous le nom de Damas/Phare. À cet endroit la voiture remorque, par un système de voie parallèle sur faible pente, était reprise par son autre bout par la voiture motrice. La rame de tramway ainsi reconstituée repartait traverser la ville pour rejoindre le terminus « Phare » à l’ouest de la ville où une même manœuvre se reproduisait.
Pour rejoindre Nahr Beyrouth, le Fleuve de Beyrouth, qui n’était autre en ce temps qu’une paisible rivière saisonnière sur les bords de laquelle se serraient joncs, saules pleureurs, palmiers et orangers, il fallait traverser un terrain vague. « Tiro », le club de tirs aux pigeons vivants, était la seule construction de quelque importance qui s’y trouvait. De cet endroit à travers des vergers, on arrivait au boulevard du Fleuve. C’était une voie sud-nord qui s’étirait au pied de Sioufi et Karm el-Zeitoun, deux quartiers en lisière est de la colline d’Achrafieh. N.B.T., la gare de triage de la ligne de chemin de fer, construite en 1942 par le corps de génie de l’armée anglaise pour relier Naqoura, Beyrouth et Tripoli, s’était installée sur le dernier grand terrain plat que l’on pouvait trouver encore entre le boulevard du Fleuve et le Fleuve de Beyrouth.
Plus rien d’intéressant n’attirait l’attention sur ce dernier tronçon du boulevard du Fleuve, à part qu’une autre voie de chemin de fer, la voie étroite de la DHP (Damas-Homs-Prolongement) utilisée pour franchir la chaîne du Mont-Liban et aboutir à Rayak , le longeait du côté ouest et qu’à son extrémité nord se trouvait le croisement avec la route de Tripoli. Celle-ci franchissait le fleuve à cet endroit. La ligne 2 du tramway – Basta/Dora utilisait le pont pour se diriger vers Dora à l’est, point central du quartier Bourj Hammoud et terminus de cette ligne. Plus au nord au-delà du pont, le long du fleuve, ce n’était plus que les terrains imprécis de la zone de l’embouchure et enfin le bord de mer.
En guise de manifeste :
La nostalgie ne sert à rien. D’aucuns la considèrent même comme néfaste, n’apportant rien d’utile à l’urbaniste, à l’aménageur comme on dit aujourd’hui. Néanmoins, l’exercice mental d’une promenade imaginaire se déroulant dans le passé, tel que nous l’avons décrit ci-haut, peut aider à comprendre ce qu’un parcours en ville peut signifier. Des liaisons douces, comme il est convenu de les appeler depuis peu, se réalisant à l’abri des perturbations de tout genre et tenant compte de la particularité des lieux, peuvent être imaginées dans le réel.
La reconstitution du passé, en reconstruction à l’identique étant de toute manière irréalisable, une autre en pastiche, au nom d’un prétendu respect du patrimoine n’aura aucune chance d’être acceptée par les personnes quelque peu cultivées. Les habitants eux, n’y comprenant rien de toute manière et n’y trouvant aucun intérêt pratique, la rejetteront sûrement.
Il vaut mieux rester dans le simple, le compréhensible. Ces itinéraires, qui devront se faire à pied évidemment, traverseront les rares espaces vides qui peuvent encore exister et même des espaces déjà hérissés de tours, rien que par la dénomination de leurs points de départ et leurs points d’arrivée. Ceux-ci seraient capables d’éveiller un sentiment d’appartenance à un quartier, à une ville, à un pays. On se débarrassera, peut-être, par la même occasion de n’avoir rien d’autre à se mettre sous la dent que de faire des visites dans le parc d’attractions appelé Souks de Beyrouth de notre Down Town national.


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