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Nos lecteurs ont la parole

I.- Liaisons douces

Par Grégoire SÉROF
Dans l’évolution des villes, les décennies ne comptent pas, leurs repères demeurent inchangés malgré les années qui passent. Parmi les villes du littoral de l’Est méditerranéen, Beyrouth fait exception. Les transformations qu’elle a subies ont été radicales, aucun des traits qui la caractérisaient, il y a à peine quelques années, n’est resté. La croissance naturelle, les guerres, la modernisation et surtout la poussée foncière l’ont profondément modifiée.
Une promenade partant par exemple de Ras-Beyrouth, le cap de la ville à l’ouest de la capitale, se poursuivant en bord de mer et ensuite à l’intérieur des terres le long des limites de son municipe, ne peut plus se faire aujourd‘hui dans les conditions qui existaient au milieu du siècle passé. Elle doit se faire mentalement en se rappelant comment étaient les lieux. Les limites en question, faut-il le préciser, ne distinguent plus aujourd’hui aussi clairement que par le passé la zone urbaine de son entourage non construit.
Comment se faisait ce parcours ? Manara d’abord, le phare, repère visible de partout, dominait toute cette partie de la ville. La nuit, son faisceau balayait toutes les fenêtres. Non loin de là était aménagé le terminus de la ligne 1 du tramway qui traversait la ville d’ouest en est.
En poursuivant vers le sud, on se trouvait sur un terrain en pente, incliné vers l’ouest. C’était l’endroit préféré des habitants des quartiers environnants qui s’installaient en famille pour profiter de la fraîcheur des brises venant de la mer et regarder le coucher du soleil. Sur la droite, dans une crique encadrée par des falaises abruptes, apparaissait Raouché, deux impressionnants rochers qui forment la fameuse « grotte aux pigeons », avec pour fond de tableau le vaste horizon.
On laisse les potagers sur la gauche pour arriver sur une route en lacets d’où s’ouvrait la vue sur la plage des sables blancs, Ramlet el-Baïda. Pour la contourner, on passait près d’une grande caserne et des murs du monastère Mar Élias Btina. La route à peine goudronnée en cet endroit traversait un terrain plat. Elle était souvent coupée par une chaîne pour dégager un champ de tir où des recrues de la jeune armée libanaise s’exerçaient au tir à la cible. On raconte qu’en peu de temps, ils étaient devenus plus adroits que leurs instructeurs de l’armée du mandat. On passait ensuite entre deux murailles de roches sablonneuses d’où l’on découvrait Jnah, une autre plage de sable, plus immense encore que Ramlet el-Baïda. La mosquée d’Ouzaï, aussi esseulée que Mar Élias Btina, se profilait au loin. Les bains Saint-Simon, Saint-Michel et plus tard Acapulco offraient aux baigneurs une plage de sable à nulle autre pareille, et des cabanes à louer, peintes en blanc.
Pour continuer le périple autour de la ville, en face des plages, il fallait tourner à gauche vers l’est et gravir un terrain sablonneux en faible pente, parsemé de pins rabougris, courbés jusqu’à terre par le vent. Vers le sud, une caserne nichée dans un bosquet de pins laissait s’échapper les notes désaccordées des clairons dans lesquelles soufflaient de jeunes soldats. Au haut du glacis, on arrivait près d’un talus de sable rouge qui formait la limite sud du plateau naturel sur lequel était aménagé l’aérodrome de Beyrouth, « Matar Bir Hassan », qui n’était qu’une reconversion d’un terrain d’aviation militaire.
Pour y arriver, il fallait décider, alors que l’on était encore près de Mar Élias Btina, de prendre à gauche la rue Boustany, orientée ouest-est. Cette route, bordée d’eucalyptus comme elle l’est encore aujourd’hui, menait à Habs el-Raml, la prison des sables, et plus loin au quartier de Sabra qui se distinguait par l’originalité d’avoir un cimetière militaire français. C’est à mi-chemin de cette rue qu’un embranchement coté sud donnait accès à l’aérogare, petit bâtiment de deux étages surmonté d’une minuscule tour de contrôle.
Cependant, c’est en restant sur le premier itinéraire, celui qui passe près du talus de l’aérodrome, que le périple autour de Beyrouth longeant sa limite sud doit être continué. De ce point, on pouvait voir une plaine où alternaient des clairières et de grands pins, et plus au sud Chiyah, un bourg aux maisons éparses au milieu de potagers. En face, on apercevait les contreforts encore inhabités du Metn Nord, et dans le lointain, Jabal Kneissé. La promenade dans ce bois aux arbres épars, à l’origine plus dense paraît-il, créé par Fakhreddine II pour se prémunir contre le risque de voir Beyrouth se recouvrir des sables portés par les vents d’Ouest, aboutissait aux confins d’un bosquet plus consistant appelé Horch Beyrouth, la Forêt des Pins.
(À suivre)
Dans l’évolution des villes, les décennies ne comptent pas, leurs repères demeurent inchangés malgré les années qui passent. Parmi les villes du littoral de l’Est méditerranéen, Beyrouth fait exception. Les transformations qu’elle a subies ont été radicales, aucun des traits qui la caractérisaient, il y a à peine quelques années, n’est resté. La croissance naturelle, les guerres, la modernisation et surtout la poussée foncière l’ont profondément modifiée.Une promenade partant par exemple de Ras-Beyrouth, le cap de la ville à l’ouest de la capitale, se poursuivant en bord de mer et ensuite à l’intérieur des terres le long des limites de son municipe, ne peut plus se faire aujourd‘hui dans les conditions qui existaient au milieu du siècle passé. Elle doit se faire mentalement en se rappelant comment...
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