Pour sa dernière réunion de l’année 2011 mercredi prochain, le gouvernement tentera essentiellement de se présenter comme une équipe unie, en dépit des divergences, capable de tenir les engagements pris dans la déclaration ministérielle sur le plan des problèmes sociaux et économiques. Mais cette apparence ne trompe personne et « le scénario à l’envers » de la réunion de mercredi dernier a rappelé à tous ceux qui avaient des doutes sur le sujet que l’alliance entre le Hezbollah, le CPL et Amal reste solide et constitue la véritable majorité au sein du gouvernement.
Si l’équipe Mikati n’est pas et ne sera jamais celle du Hezbollah, ce parti faisant tout pour éviter d’être considéré comme le moteur de ce gouvernement, cela ne signifie pas pour autant qu’il ne faut pas tenir compte de son opinion. Or, ces derniers temps, le Premier ministre avait si bien manœuvré que les composantes politiques du pays commençaient à oublier qu’il y avait pour lui des lignes rouges à ne pas franchir. En voulant rester trop en retrait, le Hezbollah avait fini par créer une sorte de flou dont avaient profité d’autres forces, croyant pouvoir imposer leurs priorités à la coalition gouvernementale.
De nouveaux axes commençaient même à voir le jour, bouleversant les équilibres qui avaient permis la formation du gouvernement. C’est ainsi que le premier vote au sein du Conseil des ministres sur le projet de relèvement des salaires préparé par le Premier ministre avait provoqué une grande surprise, voire un vif malaise, entre les « alliés ». Certains avaient agi pour régler des comptes personnels, d’autres parce qu’ils n’avaient pas saisi le véritable enjeu du vote. Malgré tout, les différents protagonistes se sont inclinés devant son issue, utilisant pour le contourner les moyens mis à leur disposition par la loi, notamment le recours au Conseil d’État. Mais ce vote avait montré les lacunes dans le fonctionnement de l’alliance majoritaire. Il fallait donc un traitement à un double niveau, politiquement pour resserrer les liens entre les alliés et concrètement pour remettre le décret à l’ordre du jour du Conseil des ministres.
Sur le plan politique, la réaction a été quasi immédiate, avec l’organisation d’une réunion de plusieurs heures entre les ministres Ali Hassan Khalil et Gebran Bassil, et le conseiller politique du secrétaire général du Hezbollah hajj Hussein Khalil. Cette réunion a permis aux trois protagonistes de discuter en toute franchise des sujets qui fâchent et de mettre les bases d’une coordination sincère sur tous les sujets soumis au Conseil des ministres. Cette réunion, qui devrait devenir une tradition avant toute séance du Conseil des ministres, a été suivie d’un entretien « au sommet » entre le général Aoun et sayyed Nasrallah, destiné à dissiper toute ombre sur le bien-fondé et la solidité de l’alliance entre le CPL et le Hezbollah, alors que des interrogations, voire même des critiques, se faisaient entendre discrètement.
Sur le plan politique, le message était donc clair : la majorité au gouvernement reste la même et reflète une alliance solide entre les trois partenaires. Si le président de la Chambre a parfois ses propres priorités et des divergences avec le général Aoun, sur le fond et dans les étapes décisives, il reste un allié de poids et il ne cherche pas à se désolidariser du Hezbollah. Le Premier ministre, qui avait cru pouvoir créer une seconde majorité en se rapprochant dans certains dossiers du président de la Chambre et en l’attirant vers le camp dit centriste, a désormais compris qu’il n’est pas question de défaire l’alliance majoritaire formée par les trois partenaires Hezbollah, Amal et bloc du Changement et de la Réforme (qui comprend, outre le CPL, le courant des Marada et le Tachnag).
Si cette alliance a laissé passer le financement du TSL et a accepté d’être patiente au sujet des dossiers épineux pour le Premier ministre (notamment tout ce qui touche à la scène sunnite), cela ne signifie pas qu’elle a décidé d’abdiquer et de le laisser prendre toutes les décisions qui l’arrangent. D’autant que cette majorité estime lui avoir beaucoup donné et qu’il est donc temps que ce soit lui qui passe à la caisse... Tout en appréciant à sa juste valeur la présence de Mikati à la tête du gouvernement à une étape aussi délicate de la vie du pays et en étant consciente de l’importance de maintenir le gouvernement en place pour protéger le Liban d’éventuelles tempêtes régionales, la majorité ne peut pas se renier, sinon elle risque d’être balayée.
Sur le plan concret, le plan du ministre du Travail, qui a été adopté récemment grâce au vote de la majorité gouvernementale, constitue une véritable révolution sociale, et même la CGTL qui avait accepté le plan Mikati s’est vu contrainte à appuyer ce plan qui est plus favorable aux travailleurs. Le plan est désormais entre les mains du Conseil d’État qui devrait émettre son arrêt la semaine prochaine. Interrogé par L’Orient-Le Jour, le ministre Nahas a déclaré qu’il misait sur la conscience des juges du Conseil d’État pour que le décret puisse poursuivre son chemin jusqu’au Journal officiel avant de devenir exécutoire. Nahas a rejeté les allégations selon lesquelles le gouvernement n’a pas le droit d’intervenir quand il y a un accord entre les syndicats et les organismes économiques, précisant que la loi impose au gouvernement d’intervenir pour fixer le salaire minimum et les indices de la cherté de vie. Selon lui, si cela n’a pas été fait depuis 1996 à nos jours, cela ne signifie pas qu’il faut que cela continue ainsi. Il a aussi affirmé que toutes les définitions économiques du salaire comprennent les prestations sociales. Par conséquent, ce qui a été créé au Liban et qui s’appelle les indemnités de transport constitue une hérésie et doit être inclus dans le salaire. Pour Nahas, pendant 15 ans, l’État n’a pas rempli ses obligations et il a créé une illégalité implicite. Au contraire, son projet permet une application stricte de la loi.
Au sujet des menaces du patronat qui affirme que l’application de ce décret entraînera une vague de licenciements et donc du chômage, une grande partie des entreprises n’ayant pas les moyens d’appliquer le nouvel indice des salaires, Nahas a estimé que toutes ces affirmations sont amplifiées et que le licenciement doit obéir à des critères et à un mécanisme précis. Ce n’est pas parce que la loi a été violée pendant des années et les droits des salariés spoliés qu’il faut que cela continue, a-t-il déclaré. Il reste donc confiant dans l’application du décret voté par le Conseil des ministres, démentant avoir des arrière-pensées politiques ou vindicatives. « Je me contente d’appliquer la loi et je ne ferai rien qui soit en contradiction avec ses dispositions », a-t-il lancé, refusant de se prononcer sur la nature du vote de ses collègues. Ce qui compte pour lui, c’est qu’un « minimum de justice sociale soit assuré au Liban dans l’intérêt des classes défavorisées, mais aussi de tous les salariés ».
Mais si le Conseil d’État donnait la semaine prochaine un avis défavorable, le Conseil des ministres devrait se réunir et se pencher de nouveau sur le dossier, transformant la question des salaires en un feuilleton déplaisant. Ce qui est sûr, c’est que Charbel Nahas ne baissera pas les bras, fort de la « renaissance » de la majorité gouvernementale.

