Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole - Échos De L’Agora

L’orthodoxisme hétérodoxe

Le mot « orthodoxe » est sur toutes les lèvres du microcosme libanais. Dans une initiative spectaculaire, le patriarcat maronite d’Antioche avait convoqué les grands seigneurs de guerre maronites. Les participants, tous rivaux les uns des autres, n’ont rien trouvé comme sujet de consensus qu’un projet de loi électorale, fruit de toute la prouesse intellectuelle de M. Élie Ferzli et de son club d’amis du Rassemblement orthodoxe. Tout le monde aujourd’hui parle du « projet orthodoxe » comme s’il s’agissait d’un document officiel émanant du patriarcat d’Antioche de la juridiction « roum »-
orthodoxe. L’ONG appelée Rassemblement orthodoxe ne représente qu’elle-même et ne peut parler qu’au nom des quelques citoyens libanais qui y ont adhéré. Cette association n’a pas mandat pour parler au nom de l’ensemble d’une communauté dont le signataire de ces lignes est membre.
Ce projet, de nature sectaire, serait sans doute mieux adapté pour composer un Sénat. Proposé comme mécanisme d’élection de membres du Parlement, il oublie que le député représente chacun des citoyens à titre individuel. Comme reflet de l’influence du courant communautariste contemporain, il s’agit donc d’une position identitaire orthodoxisante, qui contredit la longue tradition des « roum », tant orthodoxes qu’uniates-catholiques, du Levant. Ce projet est foncièrement hétérodoxe dans la mesure où il fait de l’orthodoxie une appartenance à un groupe se distinguant par certains traits socioculturels. Par son communautarisme affiché, il favorise tous les replis identitaires et tous les particularismes. On peut lui trouver toutes sortes de qualités, sauf une : il n’a rien à voir avec la recherche du bien commun. Par son sectarisme, il bouleverse la vie publique. Il ne s’agit pas seulement d’un projet de loi électorale, mais bel et bien d’un changement de régime politique. Son principal présupposé est barbare tant il fait l’impasse sur l’urbanité et fonde la citoyenneté non sur la loi mais sur l’identité. Il viole un principe fondamental du droit, celui de l’indivisibilité de la représentation nationale. Venant d’une association qui se veut une émanation fidèle de la tradition patricienne roum ou romano-byzantine, il constitue en réalité une trahison de cette dernière.
Un « orthodoxe » du Levant est un « roumi », c’est-à-dire un « romain ». Cette romanité qu’il perpétue en lui se traduit par un attachement indéfectible à un certain universalisme et un rejet de tout communautarisme. Cet état d’esprit remonte à l’an 212 quand l’empereur romain Caracalla octroya la citoyenneté romaine à tous les habitants de son empire, de l’oïkouménè. En dépit des vicissitudes de l’histoire, malgré la disparition de l’Empire romain en Occident, l’Orient romain a tenu coûte que coûte à marquer son attachement à la romanité. Les citoyens de l’Empire romain d’Orient habitaient le Bilad al-Roum (le pays romain), des historiens arabes. Ils considéraient les titres de « grec » ou « hellène » comme de suprêmes injures car contraires à l’édit de Caracalla. Ce sont Gibbon, Montesquieu et Voltaire qui ont refusé de donner le titre de romains à ces Orientaux qu’ils ont appelés « Byzantins ». Sur le plan ecclésiastique, on traduisit « roum » par « grec-orthodoxe », la qualité de « romain » ne devant s’appliquer qu’aux membres de l’Église latine sous l’autorité du pontife romain. Après la conquête ottomane et suite au communautarisme des Osmanlis, ils constituèrent le « roum millet » ou « la nation romaine ». Ce sont les Tanzimat ottomanes du XIXe s. qui renouèrent avec l’esprit de l’édit de Caracalla quand le padichah conféra la citoyenneté ottomane, sans distinction, à tous ses sujets. Malheureusement, les nationalismes divers eurent raison de l’esprit des Tanzimat et, surtout, de l’esprit d’universalité qui caractérisait les membres du « roum millet ».
Le principe-clé de l’organisation canonique dans l’orthodoxie est le principe territorial et non le principe national, condamné en 1872 à Constantinople comme hérésie appelée « philétisme ». La plupart des juridictions de l’orthodoxie tombèrent hélas dans ce courant philétiste à l’exception des « roums » du patriarcat d’Antioche qui surent demeurer loin des crispations identitaires et de l’esprit communautaire.
Le problème culturel du projet de M. Élie Ferzli et de ses amis du Rassemblement orthodoxe c’est que, pour la première fois depuis l’édit de Caracalla, l’esprit universel est bafoué par les héritiers de la romanité orientale qui préfèrent assumer l’hétérodoxie philétiste. C’est comme si l’empereur Justinien, voulant réorganiser son empire, mettait tout son zèle pour ménager les susceptibilités des peuplades qu’il gouvernait : Petchenègues, Huns hephtalites, Cosaques zaporogues et toute la multitude des tribus barbares.
Camille Aboussouan disait que le Liban était le « dernier lampion de Byzance », c’est-à-dire de l’Urbs Romana, la ville-monde qui rassemble l’univers multicolore et toutes ses diversités. À l’opposé d’un Ghassan Tuéni, un Fouad Boutros, un Samir Kassir, le projet de M. Ferzli et de son Rassemblement orthodoxe vient d’éteindre la flamme vacillante de ce lampion.
Le mot « orthodoxe » est sur toutes les lèvres du microcosme libanais. Dans une initiative spectaculaire, le patriarcat maronite d’Antioche avait convoqué les grands seigneurs de guerre maronites. Les participants, tous rivaux les uns des autres, n’ont rien trouvé comme sujet de consensus qu’un projet de loi électorale, fruit de toute la prouesse intellectuelle de M. Élie Ferzli et de son club d’amis du Rassemblement orthodoxe. Tout le monde aujourd’hui parle du « projet orthodoxe » comme s’il s’agissait d’un document officiel émanant du patriarcat d’Antioche de la juridiction « roum »-orthodoxe. L’ONG appelée Rassemblement orthodoxe ne représente qu’elle-même et ne peut parler qu’au nom des quelques citoyens libanais qui y ont adhéré. Cette association n’a pas mandat pour parler au nom de...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut