Dans la pile de courrier déposée cérémonieusement chaque matin par la secrétaire sur son bureau, il découvre avec un profond ennui et un abyssal désespoir une petite boîte flanquée d’une carte d’invitation à un mariage (encore un !). Monsieur Machin et Madame Duchemin ont le plaisir... bla-bla-bla... Encore une corvée mondaine. C’est au moins le dixième mariage cette saison. Encore un cadeau qu’il faudra offrir. La carte a de plus le goût douteux de mentionner une liste de mariage, style : « On vous connaît à peine mais on vous invite car on veut un cadeau. » Le problème avec les listes c’est qu’on n’a jamais l’impression d’offrir un présent d’une valeur assez appréciable. C’est certainement le but, se dit-il. La boîte, elle, contient une espèce de babiole avec les noms des mariés gravés en caractères calligraphiques et entrelacés, censés probablement représenter l’amour que se portent les heureux élus. Bref, encore un truc encombrant dont on ne sait que faire et qui finira avec une multitude d’autres objets inutiles sur la table d’un salon. Il appelle sa femme pour lui annoncer la « bonne nouvelle ». Elle saute sur l’occasion. Mais que vais-je porter, lui dit-elle ? Il voudrait lui répondre : « La même chose que la dernière fois », mais juge cela inopportun, car cela engendrerait une conversation téléphonique interminable sur le fait qu’il n’y connaît rien et que tout le monde remarquerait une telle aberration.
Sa journée est foutue. Il ne pense plus qu’à cette interminable soirée qu’il devra bientôt passer au milieu de gens inconnus. Trois semaines et 1 000 dollars (le prix du cadeau) plus tard, le jour tant redouté arrive. Il aurait préféré être exilé au Kamchatka, à Oulan Bator ou même avoir un rendez-vous chez le dentiste plutôt que d’affronter ce qui l’attendait. La cérémonie religieuse est prévue à 16 heures dans le village natal du marié, un trou perdu au milieu de nulle part (après avoir tourné à gauche). Il faut prévoir deux heures de route au moins, lui avait-on recommandé, embouteillages obligent. Échaudé par des expériences passées, il calcule qu’il lui en faudra au moins trois. Après s’être déguisé : complet sombre, chemise blanche, cravate zazou et pompes bien brillantes, il part à 13 heures, affronte la chaleur, le trafic, les klaxons, les odeurs, les trous de chaussées, les injures, les policiers bedonnants endormis aux carrefours qui n’en ont rien à foutre, les chauffards à quatre, deux et même une roue. Il manque de justesse, par ailleurs, d’en écraser quelques-uns – « dommage », pense-t-il. On lui érafle même sa bagnole, sortie la veille de chez le garagiste. En dehors de la ville, les routes de montagne, étroites et sinueuses, sans aucune signalisation ne sont pas meilleures. Essayant de respecter une limite de vitesse, il est dépassé à gauche, à droite par des malades du volant qui se prennent pour Michael Schumacher et qui lui font des appels de phares. Il rebrousse chemin plusieurs fois, se trompant de bifurcation, puis finit par arriver haletant à 16 heures 15. Une foule se presse sur le parvis de l’église. La mariée, elle, se fait attendre, protocole oblige. Elle arrive avec 45 minutes de retard entourée par toute la famille, les femmes coiffées façon Tour de Pise par un coiffeur-visagiste-paysagiste qui, pour faire honneur à son titre, s’en est justement donné à cœur joie et a planté un paysage bucolique dans les chevelures en les ornant de fleurs et de plumes colorées de volatiles divers. Le maquilleur, lui, s’est littéralement délecté en inventant l’élixir de jouvence, mais à l’envers, transformant une jeune de 20 ans en une dame de 50 ans (au moins). Les robes portées par ces dames et griffées Dior, Lacroix, Mugler sont assurément mieux avec Linda Evangelista ou Naomi Campbell à l’intérieur. Un gros photographe, huileux, empressé et rustre de surcroît, le bouscule peu cérémonieusement : « Zih ayné zih. » Il se pousse par convenance.
Tout le monde n’a d’yeux que pour la robe de la mariée pour mieux pouvoir en parler le lendemain lors de la sobhié obligatoire. Il pense même déceler une vague inquiétude dans les yeux du marié, qui se demande s’il ne s’est pas trompé de cérémonie. Trop tard. La marche nuptiale est entamée et l’office religieux commence avec une heure de retard, à 17 heures, sous les regards émus de la famille proche et de la désinvolture de tous les autres. Il s’assied à côté de la porte pour pouvoir sortir plus vite et ne pas attendre une heure dans la file pour présenter ses félicitations. Il constate avec effroi qu’il n’est pas le seul à avoir eu cette lumineuse idée. 17 heures 45, la cérémonie enfin terminée, il doit jouer des coudes dans la foule qui se presse aux félicitations. Alf Mabrouk ! déclare-t-il avec un sourire aussi éclatant que forcé. 18 heures 30, les mabrouks enfin terminés (alf c’est beaucoup quand même), il ne sait plus quoi faire en attendant 21 heures, heure à laquelle le dîner est prévu. Il tourne en rond. Paraît que la visite de la savonnerie du coin est à ne pas manquer et que Emm Samir à côté fait les meilleurs « kechek ». Beûrk ! se dit-il. Il faut aussi aller visiter le chêne multicentenaire sur la place du village en feignant de s’extasier. Mais il faut bien faire passer le temps.
L’heure du dîner enfin là, il est installé à une table ronde, décorée d’une jungle de fleurs blanches, en compagnie de quatorze inconnus coïncés comme des sardines. Il n’a rien à leur dire et eux non plus. « Quel beau mariage », se hasarde-t-il à déclarer. Tout le monde approuve avec empressement. Le silence retombe. La musique tonitruante qui gueule « Congratulations » ou le très moderne tube « La vie en rose » ne contribue pas aux échanges littéraires. Il s’ennuie mortellement, baille, se mouche dans les étoiles, se demande ce qu’il a fait pour mériter cela. Le dîner arrive, lentement servi pas des essaims de serveurs aux cheveux bien recouverts d’un gel brillant et uniformes, estampillés du nom du traiteur. En entrée, « saumonne et crivettes ». En plat principal, « vionde di bœuf » trop cuite, style semelle. Le « dissert », lui, se fait attendre, car on attend que les mariés coupent le fameux gâteau qui est tellement haut qu’il penche encore plus que les coiffures Tour-de Pise des femmes. La musique monte d’un cran et, comble de l’horreur, vire à l’orientale, ce qui lui scie littéralement les oreilles mais semble enflammer certaines de ces dames qui se croient obligées de se trémousser lascivement sur la piste, manquant par leurs mouvements de déchirer leurs robes déjà trop serrées. Le gâteau tant attendu arrive. Brandissant un énorme sabre doré, datant probablement de l’émir Fakhreddine et qui servait à trancher les cous, les mariés s’acharnent sur la malheureuse chose qui semble résister à tous les assauts tant la pâte est dure. Ouf ! C’est le moment de filer à l’anglaise. Il se lève faisant mine de vouloir danser, récupère sa moitié qui semble s’amuser modérément plus que lui, fait quelques bises par-ci, par-là et prend ses jambes à son cou avant qu’il ne soit malencontreusement vu ou rattrapé. Il est 1 heure du matin. En comptant les deux heures de route pour rentrer chez lui, tout cela aura duré quatorze heures. Il se sent coupable. Coupable d’avoir fait subir ce même calvaire à des gens lors de son mariage à lui. Ils sont vengés.
Jo HADDAD


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