Les jeunes contestataires n’ont pas vu venir le coup fourré du Conseil suprême des forces armées, lequel a proposé mardi un référendum sur son maintien ou non en place. Habile – avec, tout de même, un fil blanc par trop visible aux coutures –, la manœuvre visait à séparer le bon grain de l’ivraie, les « pro » d’un côté, les « anti » de l’autre, les galonnés se chargeant de reconnaître les leurs. Plus facile à dire qu’à faire car en l’espace de quelques mois, un basculement s’est opéré dans les esprits. La sacro-sainte union armée-peuple des premiers temps de la révolution (rappelez-vous : 75 pour cent de « oui » contre 25 pour cent de « non ») n’est plus qu’un souvenir. Chebli Telhami, titulaire à l’Université du Maryland de la chaire Anouar Sadate pour la promotion de la paix et du développement, a procédé il y a trois semaines à un sondage d’où il ressort que seulement 20 pour cent des Égyptiens voient dans leurs vaillants guerriers d’ardents défenseurs des grands principes de la révolution contre 43 pour cent qui se disent plutôt dubitatifs.
Encore quelques jours comme ceux que viennent de vivre les principales villes et l’on se retrouvera dans l’impasse ou, pire, perdus dans quelque dédale digne des Cigares du pharaon. Non, décidément, cette fin de mois de novembre ne ressemble en rien à février. Qu’adviendra-t-il si, demain, les généraux regagnaient leurs casernes pour céder la place à... Au fait, à qui ? Existe-t-il à l’heure actuelle un groupement d’hommes capables d’organiser des législatives, de faire respecter la loi et l’ordre, de superviser la transition vers un nouveau régime, en bref de remettre le pays sur rails ?
Et puis, des élections à l’heure présente, c’est la certitude de voir accéder au Parlement les représentants des grands partis, de marginaliser les petites formations et surtout les coptes, de désorienter un peu plus encore l’homme de la rue devant un mode alambiqué, alliant scrutin à la proportionnelle, scrutin majoritaire et système de quotas hérité des temps héroïques du nassérisme, prévoyant un certain nombre de sièges aux travailleurs et aux paysans. Le résultat en sera un Parlement croupion, vestige d’une ère, celle des compradores, que l’on croyait révolue, et en tout cas point du tout représentative de ces jeunes qui constituent depuis longtemps l’essentiel de la bonne terre égyptienne.
En janvier, les Frères musulmans ne s’étaient décidés à rejoindre la contestation qu’au tout dernier moment, quand l’issue en était apparue inéluctable. Depuis vendredi dernier, par contre, ils demeurent étrangement absents, comme si la révolte était loin encore d’avoir fait le plein des voix. Comme si, se hasarde à avancer un analyste, ils continuaient d’appréhender une trop large victoire qui accélérerait l’avènement d’un coup de force militaire. En somme, une réédition du scénario algérien de 1991, au lendemain du succès remporté par le Front islamique du salut.
Sombre tableau que celui qui s’offre aux yeux de l’observateur, composé d’une Grande Muette agrippée à ses privilèges, de partis politiques uniquement soucieux de réaliser à partir du 28 novembre des scores honorables, d’islamistes guettant le moment où ils pourront entrer enfin dans la bergerie et de millions de jeunes, les déçus de cette grande aventure, renvoyés à d’incertains lendemains qui chantent. Avec cette absence, qui pèse de plus en plus lourd, d’un leader charismatique, capable d’entraîner son monde vers la victoire finale. Les autocrates – Hosni Moubarak mais aussi Mouammar Kadhafi et tous les inscrits sur la liste des partants – ont si bien manœuvré qu’il ne reste plus personne, ou presque, pour prendre la relève. C’est ainsi que, sur les bords du Nil, on voit mal qui pourrait remplir le vide laissé par le départ forcé du raïs, même si, en coulisses, les candidats s’agitent, Amr Moussa et Mohammad el-Baradei en tête.
Connaissez-vous cette devinette ? Qu’est-ce qu’un dromadaire ? Réponse : c’est un chameau vu par commission. Et sa variante qu’est-ce qu’un ratage politique ? Réponse : c’est une révolution contenue par des militaires.

