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Nos lecteurs ont la parole

Condoléances

Par Joe HADDAD
Un matin ordinaire. Il sirote son café tranquillement, lisant les dernières nouvelles sur l’iPad, bijou technologique, lorsqu’un cri strident le fait sursauter. Sa douce moitié, épluchant la joyeuse et truculente rubrique chronologique de L’Orient-Le Jour, lui annonce que madame Trucmuche est décédée et qu’il faut absolument aller à l’enterrement. Il peste qu’il en a marre et qu’il n’ira pas. Ce n’est plus tenable. C’est le cinquième macchabée en trois semaines. Ils se sont donné le mot ou quoi ?
Et puis, qui c’est celle-là ?
Il paraît que c’est la cousine par alliance de la grand-tante du cousin du deuxième degré de sa belle-mère et que cela ne se fait pas de ne pas y aller. Ils se fâcheront. Qui ? La grand-tante ? Le cousin ? La belle-mère ? L’histoire ne le dit pas. Re-belote, il se débarrasse de son tee-shirt confortable et de ses baskets déchirées pour enfiler son costard sombre avec chemise blanche et cravate terne. Les chaussures de circonstance bien brillantes et lustrées le font souffrir. L’enterrement est à 14 heures. Encore une journée de foutue. Il atteint quand même l’église, entre les embouteillages, les klaxons et malgré la chaleur torride. En marchant, il se répète la formule à débiter : « Kel séné w enté salem. » Non, c’est pas ça. Ça c’est pour les fêtes je crois. « Aakbel kel séné ? » « Non, ça ne semble pas juste non plus. « Awad bi salemtak » ? Oui, ça semble bon. Il descend dans les salons de l’église. Il y découvre trois différents endroits. Il rentre dans le premier et après avoir salué les gens, réalise qu’il s’est trompé de condoléances. C’est dans le salon à côté qu’il fallait aller. Il y va. Une foule dense de gens suant et transpirant s’y bouscule. Il se demande qui il faut saluer. Il choisit ceux qui lui semblent les plus accablés, ou les moins joyeux, c’est selon. Il ne se souvient plus de la formule si longtemps remâchée, alors il choisit de murmurer un charabia incompréhensible auquel on lui répond « Khallilna yek ». Avec un hochement de tête entendu, il s’assoit sur une chaise qui vient de se libérer, se coinçant entre deux personnes de carrure massive. Il trouve que les femmes tout habillées de noir et sans maquillage ostentatoire sont soudainement plus belles et plus sexy que dans les soirées rasantes. Les hommes, par contre, ressemblent à des croque-morts. Lui aussi d’ailleurs. Nous sommes tous des morts en sursis, se dit-il. Il accepte un café encore plus noir que l’ambiance, servi par un garçon dégoulinant, probablement le même qui sera de service au dîner rasoir de ce soir à peine plus gai. Il faut faire la conversation. Il se penche vers son voisin : « De quoi est elle morte ya haram, de maladie ? Yiii, comme c’est triste. Quel âge avait-elle ? 99 ans, dites-vous ? Non, c’est pas permis ! C’est jeune. » Après cette transcendante conversation hautement littéraire, il est temps de se tirer avant l’interminable cérémonie religieuse qui va bientôt commencer. Il profite d’un nouveau brouhaha dans la salle pour se diriger discrètement vers la sortie. Le silence de sa bagnole est un réconfort. Rentré chez lui, il décide d’écrire son testament. Première ligne :
« Je veux qu’on rie, je veux qu’on danse, je veux qu’on s’amuse comme des fous, je veux qu’on rie, je veux qu’on danse quand c’est qu’on me mettra dans le trou. »
Merci à l’immense Brel pour cette alternative.
Un matin ordinaire. Il sirote son café tranquillement, lisant les dernières nouvelles sur l’iPad, bijou technologique, lorsqu’un cri strident le fait sursauter. Sa douce moitié, épluchant la joyeuse et truculente rubrique chronologique de L’Orient-Le Jour, lui annonce que madame Trucmuche est décédée et qu’il faut absolument aller à l’enterrement. Il peste qu’il en a marre et qu’il n’ira pas. Ce n’est plus tenable. C’est le cinquième macchabée en trois semaines. Ils se sont donné le mot ou quoi ? Et puis, qui c’est celle-là ? Il paraît que c’est la cousine par alliance de la grand-tante du cousin du deuxième degré de sa belle-mère et que cela ne se fait pas de ne pas y aller. Ils se fâcheront. Qui ? La grand-tante ? Le cousin ? La belle-mère ? L’histoire ne le dit pas. Re-belote, il se...
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