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Nos lecteurs ont la parole

Tout se paye, me dit-elle...

Par Ralda KARAM
Cent dollars s’il vous plaît...
Elle fouillait dans son porte-monnaie, un peu déboussolée.
Déjà plusieurs mois et elle n’arrivait pas à s’y faire. Les étiquettes avaient encore toutes un double affichage pour pouvoir s’y retrouver, mais elle avait du mal. Inflation, lui dit-on, cherté de vie lui donnaient l’impression qu’elle était tombée dans une faille temporelle, que la caissière parlait à son arrière-grand-père. S’il était encore en vie, c’est sûr qu’il sortirait tout tourneboulé, avec son cabas.
Du coup, il fallait manger moins. On réfléchit à deux fois avant de jeter le pognon, et le plat de la veille semble plus délicieux.
Les journaux avaient beau lui expliquer en boucle les correspondances, tenter de lui prouver par A+B que ce n’était pas plus cher qu’avant, elle avait l’impression de donner un bras (un œil) à chaque passage en caisse.
Au final, sa vie, vue de l’extérieur, n’avait pas tant changé, elle avait toujours son job, ses enfants allaient à l’école et elle avait un toit, comme « avant ».
En fait, tout était différent. La sérénité, la confiance, l’envie étaient parties. La joie aussi.
Elle ne devait pas prendre le risque de perdre son travail et acceptait sans broncher le salaire, n’arrivant pas à réaliser qu’un jour il y avait eu un minimum, les horaires variables et les mains aux fesses d’un patron qui, surfant sur la peur de la précarité, se sentait tout puissant.
Elle avait besoin de son travail pour rembourser ses prêts, elle devait aussi mettre de côté : bientôt l’université pour l’aîné, la facture serait salée. Sans oublier qu’il fallait à tout prix se maintenir en bonne santé, vu les frais médicaux.
Malgré tout, avant la naissance du petit dernier, elle arrivait à joindre les deux bouts. Bien sûr, elle l’avait aimé au premier regard, mais elle savait aussi pourquoi elle ne le voulait pas. Elle ne savait pas de quoi demain serait fait, mais ce qui la chagrinait plus que tout c’était le désenchantement, il ne s’agissait même plus de lutter. Et chaque jour réaliser qu’on avait reculé. Le repli, ce lent mouvement arrière, lourd et étouffant avait épuisé les esprits. Terrés dans l’angoisse d’un monde ennemi et d’une culture qui s’assèche, las d’avoir perdu le fil d’Ariane du progrès.
Et chaque jour, chaque dollar gagné, chaque dollar dépensé, le droit de se demander pourquoi cette année-là avoir accepté de voter...
Cent dollars s’il vous plaît...Elle fouillait dans son porte-monnaie, un peu déboussolée.Déjà plusieurs mois et elle n’arrivait pas à s’y faire. Les étiquettes avaient encore toutes un double affichage pour pouvoir s’y retrouver, mais elle avait du mal. Inflation, lui dit-on, cherté de vie lui donnaient l’impression qu’elle était tombée dans une faille temporelle, que la caissière parlait à son arrière-grand-père. S’il était encore en vie, c’est sûr qu’il sortirait tout tourneboulé, avec son cabas.Du coup, il fallait manger moins. On réfléchit à deux fois avant de jeter le pognon, et le plat de la veille semble plus délicieux.Les journaux avaient beau lui expliquer en boucle les correspondances, tenter de lui prouver par A+B que ce n’était pas plus cher qu’avant, elle avait l’impression de...
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