Plus intéressante pour l’observateur est la position de la Turquie par rapport aux événements en Syrie. Les relations officielles entre les régimes des deux pays, au beau fixe il y a à peine un an, se sont rapidement dégradées avec le déclenchement de la révolte syrienne. Les critiques turques contre le régime de Damas ont été de plus en plus vives et des actions plus percutantes de la part de la Turquie pourraient dans un proche avenir prendre le relais des critiques et du simple accueil sur son territoire des opposants et réfugiés syriens. Les prises de position du Premier ministre turc contre Israël suivies de son appui affiché aux révoltes tunisienne, égyptienne et libyenne l’ont rendu populaire dans le monde arabe. Il est clair que la Turquie cherche à arracher la Syrie à l’influence iranienne et à s’ériger en parrain d’un éventuel nouveau régime à Damas. Visiblement, la tension entre la Turquie et l’Iran ne fait que monter. Le bouleversement de la carte géopolitique résultant de l’instauration en Syrie d’un régime favorable à Ankara faisant face à un régime irakien allié de l’Iran nous rappellerait la lutte que se livraient les empires byzantin et sassanide à travers leurs vassaux arabes respectifs, les Ghassanides et les Lakhmides, avant l’avènement de l’islam.
La Syrie et l’Irak seraient-ils en mesure de s’affranchir de toute forme de tutelle de la part de leurs puissants voisins turc et iranien ? Historiquement, l’espace géographique s’étendant du Tigre à la Méditerranée a toujours été le théâtre de guerres entre les puissances dominantes en Asie Mineure et les différents empires perses qui se sont succédé. L’exception à cette réalité historique a été la période correspondant au califat omeyyade et au premier siècle du califat abbasside.
La Syrie et l’Irak, nés des accords de Sykes-Picot, demeurent des pays fragiles et vulnérables de par leur structure pluricommunautaire et pluriethnique et leur voisinage immédiat constitué des trois États puissants que sont l’Iran, la Turquie et Israël. Les composantes démographiques de la Syrie et de l’Irak que représentent leurs diverses communautés et ethnies ont leurs prolongements chez leurs puissants voisins respectifs du Nord et de l’Est, aspirant chacun à un rôle de puissance régionale. Il en résulte une situation où l’allégeance desdites composantes aux États voisins crée des forces centrifuges qui s’exercent sur les deux pays concernés, mettant ainsi en danger leur souveraineté nationale et faisant peser sur eux en temps de crise interne une véritable menace d’éclatement. Cependant, il serait tout à fait faux d’entretenir l’illusion que les régimes totalitaires, en étouffant les clivages ethniques ou communautaires, apportent une solution à ce problème. Les conflits resurgissent violemment à la suite de l’effondrement de ces régimes, preuve que les problèmes n’ont jamais été résolus mais simplement gelés par la main lourde de l’État totalitaire. On l’aura vu en Irak et dans l’ex-Yougoslavie et on le verra probablement encore sous d’autres cieux.
La période que notre région a vécue depuis les accords de Sykes-Picot serait-elle une simple parenthèse de l’histoire qui s’apprêterait à se refermer avec l’implosion des États comme le Liban, la Syrie ou l’Irak ? Le risque existe mais il appartient aux peuples de la région et à leurs élites agissantes de ne pas le transformer en fatalité. Trois conditions sont nécessaires pour éviter ce scénario-catastrophe : l’avènement de régimes démocratiques respectant le droit à la différence de leurs diverses composantes démographiques, l’allégeance à la nation de toutes ses composantes qui doit primer sur toute autre forme d’affiliation idéologique ou religieuse, et une collaboration active dans tous les domaines entre les États arabes basée sur le respect par chacun de la souveraineté et la liberté de tous les autres. Verra-t-on ces conditions réalisées ? Le printemps arabe doit nous permettre de l’espérer.

