À la mémoire de mon père et de tous
les Libyens qui ont sacrifié leurs vies.
Le ciel est bleu turquoise. Limpide. La mer scintille, ses reflets argentés me brûlent les yeux et me font pleurer. Les poissons se promènent en tribus, blottis les uns contre les autres. Un crabe essaye de grimper sur son rocher. Il glisse et recommence. Je regarde ma petite fille qui s’amuse à jeter des cailloux. Elle est belle de dos face à cette Méditerranée.
Au loin, la silhouette de Beyrouth s’étale dentelée, un peu floutée. Batroun se réveille doucement. Les vagues caressent mes pieds. Le sel s’infiltre dans mes narines offertes.
C’est l’anniversaire de mon amie Laurence. Je suis guide touristique pour la journée. Le temps s’est arrêté. Un silence à peine dérangé par quelques coups de marteau. On rénove à tour de bras. Les belles demeures se succèdent les unes après les autres. Les bouquets de jasmin débordent des murs. Effluves enivrantes. Sur le petit port, les barques sont en vacances. Échouées, elles conversent avec une ancre rouillée. Les commerçants assis sagement sur le pas de leur porte nous disent « Ahlan wa sahlan. » Quelques escargots bataillent dans leur bave en attendant d’être mangés. Les étals de fruits et légumes font des clins d’œil colorés. Les fils électriques enchevêtrés tels de petits vers de terre viennent rappeler la fragilité et l’éphémère d’un Moyen-Orient blessé.
À quelques ruelles de là, un petit restaurant fait de bric et de broc. Chez Maguy. Face à la mer, les barrières bleues délavées encerclent le plateau. Un pêcheur lance sa canne. Les chaises sont craquelées et croûtées. L’odeur du poisson grillé s’amuse à faire hurler nos estomacs affamés.
Je pense à toi qui n’es plus là. Je regarde cet horizon. La mer continue à briller. Pépites vulnérables. À quelques milliers de kilomètres de là, Tripoli en Libye. Ma ville. Mon pays.
C’est la guerre enragée et impitoyable. Et le monstre toujours caché. L’aéroport est toujours fermé. Le petit cousin est rentré du combat de Syrte sain et sauf. Ne t’inquiète pas, j’ai fait attention.
Sur la route du retour, la sonnerie de mon portable dérange mes pensées évadées. C’est mon mari. Tu as entendu ? Ils l’ont capturé ! Mais qui ? Abasourdie, j’essaye de me concentrer. Je me cramponne au volant. Je veux arriver devant mon poste de télévision. Voir pour y croire.
Assommée. Les images se succèdent. Méfiante. J’attends les confirmations, les vérifications et tous les ions. Sonnée. Je découvre les premières images. Sanguinolentes. Le visage botoxé déformé par la mort. Torse nu. J’ai la nausée. Le rat a enfin été exécuté.
Quarante-deux ans d’attente. Usure et abnégation jusqu’à ce 17 février 2011, date de la révolution libyenne. Je veux oublier. L’exil. Les séparations. Les familles décimées et séparées à jamais. Les disparus qui ne reviendront plus. Les orphelins privés du sourire de leurs pères. Les mères en deuil pour l’éternité. La liste est interminable.
Aujourd’hui, je veux juste penser à l’avenir de ma terre, sa reconstruction et sa renaissance en tant que pays libre et heureux. Je veux sourire à cette Méditerranée si digne et embrasser ceux qui se sont battus pour la libérer.
Tahani Khalil GHEMATI
Le ciel est bleu turquoise. Limpide. La mer scintille, ses reflets argentés me brûlent les yeux et me font pleurer. Les poissons se promènent en tribus, blottis les uns contre les autres. Un crabe essaye de grimper sur son rocher. Il glisse et recommence. Je regarde ma petite fille qui s’amuse à jeter des cailloux. Elle est belle de dos face à cette Méditerranée. Au loin, la silhouette de Beyrouth s’étale dentelée, un peu floutée. Batroun se réveille doucement. Les vagues caressent mes pieds. Le sel s’infiltre dans mes narines offertes.C’est l’anniversaire de mon amie Laurence. Je suis guide touristique pour la journée. Le temps s’est arrêté. Un silence à peine dérangé par quelques coups de marteau. On rénove à tour de bras....

