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Nos lecteurs ont la parole

Dîners rasoirs

Jo HADDAD
Rude journée au bureau. Il s’en revenait vanné, espérant goûter aux joies d’une soirée lecture pépère, agrémentée d’un peu de jazz et arrosée d’un drink bien glacé. Grande fut par son désarroi lorsque sa femme lui annonça d’un air sibyllin qu’elle avait « oublié » de lui dire qu’ils étaient invités à un dîner (encore un) chez des « amis » dont il ne connaissait même pas l’existence. Il eut beau tempêter, pester et gueuler, il paraît qu’il était trop tard pour changer d’avis. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il se laissa entraîner hors de son confort à l’un de ces dîners rasoirs et bourgeois qu’il abhorrait. En voiture, il se fit répéter trois fois le nom des hôtes que sa mémoire, complice de sa répugnance, se refusait à assimiler.
À peine arrivé et échangés les salamalecs d’usage, avec les mêmes convives rencontrés lors d’une soirée de la veille tout aussi rasante, il chercha le bar introuvable et fut assailli par le sempiternel garçon à chemise blanche trempée de sueur et cravate papillon par une température de 30 degrés qui lui servit du « chou btechrab, Estez ? ». Inutile d’argumenter qu’il aurait aimé se servir lui-même. Ce ne serait pas assez classe. Le whisky commandé, il dut attendre vingt bonnes minutes avant que le susdit serveur, transpirant encore plus qu’auparavant, ne lui apporte son rafraîchissement salutaire. Ambiance glauque. La musique est inexistante. Les conversations, hautement édifiantes, vont bon train. « Chou ça va ?
Waynak ? Chtaknellak... ». Les femmes botoxées et maquillées exhibent leurs plus beaux atours, espérant gagner ainsi une bonne vingtaine d’années. Les hommes, par contre, machisme et rang social obligent, s’efforcent d’en paraître vingt de plus. Dans un coin, aounophobes et aounophiles échangent des propos aigres-doux, se retenant pour éviter de s’entre-tuer.
On attend avec impatience le dîner qui n’en finit plus d’arriver pour pouvoir enfin se tirer de là et retrouver le doux confort de son oreiller. Le buffet enfin ouvert, on y découvre l’éternel riz aux crevettes, une viande et des pâtes trop cuites et une paella regorgeant de fruits de mer qui n’a rien à voir avec l’originale paella ibérique. « Mais que c’est magnifique ! Vous nous gâtez », se croit-il obligé de dire à son hôtesse. Il cherche une table avec des figures familières, mais il s’y est pris trop tard. Il se retrouve entouré d’étrangers, contraint de trouver un sujet de conversation du style : « Chou ? Tu voyages ces temps-ci ? » Le dégoulinant serveur, encore lui, récidive : « Vin “blonc” ou vin rouge, Estez ? » La maîtresse de maison, faisant le tour des tables, s’indigne que les assiettes soient vides. Il déclare avec hypocrisie qu’il s’est resservi à trois reprises. Le dessert terminé, il commence à préparer son plan de fuite mais sa moitié, elle, ne l’entend pas de cette oreille, car les discussions avec ses consœurs sur les chers petits génies qui sont “très braves” à l’école ou les derniers ragots semblent la fasciner. Le café, “blonc” ou noir enfin servi, et sur son insistance, ils se dirigent enfin vers la sortie prétextant que l’on se réveille tôt car les moutards ont école le lendemain. Ouf ! L’air frais le revitalise. Il n’aura gardé de cette soirée que la vision fugace de l’éclatant sourire de la petite bonne Philippine dans son impeccable uniforme rose qui détonnait d’innocence dans cette mascarade.
Le pire reste à venir : il faudra un de ces jours rendre l’invitation...

Jo HADDAD
Rude journée au bureau. Il s’en revenait vanné, espérant goûter aux joies d’une soirée lecture pépère, agrémentée d’un peu de jazz et arrosée d’un drink bien glacé. Grande fut par son désarroi lorsque sa femme lui annonça d’un air sibyllin qu’elle avait « oublié » de lui dire qu’ils étaient invités à un dîner (encore un) chez des « amis » dont il ne connaissait même pas l’existence. Il eut beau tempêter, pester et gueuler, il paraît qu’il était trop tard pour changer d’avis. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il se laissa entraîner hors de son confort à l’un de ces dîners rasoirs et bourgeois qu’il abhorrait. En voiture, il se fit répéter trois fois le nom des hôtes que sa mémoire, complice de sa répugnance, se refusait à assimiler. À peine arrivé et échangés les...
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