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Nos lecteurs ont la parole

Si Schéhadé était parmi nous

Béchara MÉNASSA
Assis dans mon fauteuil au cinéma j’attends impatient et inquiet la projection du film Where do we go now. La projection commencée, je ne suis délivré ni de mon impatience ni de mon angoisse. Des villageois qui retournent dans leur patelin par un chemin malaisé, cahoteux, semé d’embûches et miné, des femmes en noir qui se dirigent vers un cimetière abandonné. Je redoute un remake de la tragédie grecque, de la vendetta sicilienne, de Don Camillo, d’un shérif au grand cœur dans un film de cow-boy.
Toutefois un brin de soulagement m’apaise : ces jeunes femmes en noir qui se précipitent vers le cimetière se dandinent comme des albatros et ces matrones qui s’entretiennent au coin du feu ont un profil de vérité qui ne trompe pas. Mon inquiétude a baissé d’un cran. Soudain je me trouve à rêver que je ne suis pas seul mais en compagnie du poète Schéhadé. Quand les frères Rahbani ou une troupe théâtrale le consultaient, il m’appelait. Je lui traduisais en arabe dialectale le discours des Rahbani quand ils leur arrivaient d’user d’un arabe littéraire dans les moments de grand comique ou de véritable tragédie.
Il me chuchotait au théâtre Gulbenkian, en français, les tirades des grands tragiques qu’il connaissait débitées en arménien et surtout des passages de son théâtre quand il s’agissait d’une de ses pièces traduite dans cette langue. À Paris, je l’accompagnais au théâtre Barrault-Renaud quand je m’y trouvais. L’illustre couple attendait le grand poète pour le consulter. Histoire de Vasco avait déjà fait des vagues dans la presse parisienne et Barrault s’apprêtait, après le Soulier de satin, à monter Tête d’or et le Partage de midi de Claudel. Schéhadé admirait Claudel et considérait Mauriac, à l’instar de Claudel son rival dans la catholicité, comme un auteur provincial. Éluard, émule d’Aragon dans le marxisme-léninisme, était porté aux nues et Aragon voué aux gémonies comme poète populiste.
La vision schéhadienne du monde littéraire ne variait guère de celle d’André Breton et des surréalistes en général. Lui aurais-je dit que je lisais, sous le manteau, Georges Duhamel ou André Maurois, qu’il ne m’aurait plus compté de ses amis.
Les surréalistes croyaient à l’aristocratie du verbe, vif, serein et dépouillé. Pour eux, les mots étaient vivants par eux-mêmes, et non en fonction de l’idéologie qu’on leur prêtait. L’œuvre de Sartre était ainsi mineure dans l’optique de Schéhadé parce qu’elle traduisait une idéologie qui est mortelle, cependant que la poésie est immortelle.
Nous avions ensemble visionné le film Goha le simple dont il avait écrit le dialogue. Dans ce film il y a une mosquée, une médrassa et un âne, compagnon de vie de Goha. Chez Labaki, il y a une mosquée, une chèvre et des villageois perturbés par cette chèvre qui s’en vient brouter dans la mosquée. Schéhadé était très inquiet de l’effet que produirait l’âne dans une médrassa arabe. Labaki a dû se faire du souci pour cette chèvre dans la mosquée, mais s’en est tirée avec une statue de la Vierge lapidée par de jeunes musulmans indignés.
Schéhadé aurait beaucoup aimé ce désir de femme qui s’ébauche en face d’un ouvrier maçon sans se l’avouer. Cette Vierge défigurée à coups de bâtons pour venger la profanation de la mosquée attribuée aux chrétiens et qui finit replâtrée par ressembler à Mar Charbel, l’aurait fait rire aux éclats. Ensuite, cette mère qui cache son fils cadet assassiné à son frère aîné pour ne pas entraîner des représailles au village est, certes, impensable, mais crève l’écran de sa créativité.
Il aurait beaucoup aimé la musique de Mouzannar et m’aurait murmuré : « Il a appris à bonne école, Mouzannar, c’est du Kosma. » Les chansonnettes de Tania Saleh sont de la meilleure veine. La grande question de savoir où enterrer ses morts quand les femmes eurent troqué leur foi avec leurs habits, l’aurait ravi. Sans exclure que des remarques auraient pu être faites par lui au sujet du scénario : les scènes auraient gagné à mieux s’enchaîner. Mais cette observation on pourrait la faire à Eisenstein et à Charlie Chaplin aussi.
Bref, Labaki n’y va pas de main morte : elle aborde les grands thèmes sans se démonter. Son film pose de vraies interrogations sur l’avenir de la convivialité entre les communautés, des questions éternelles, essentielles et désespérées.

Béchara MÉNASSA
Assis dans mon fauteuil au cinéma j’attends impatient et inquiet la projection du film Where do we go now. La projection commencée, je ne suis délivré ni de mon impatience ni de mon angoisse. Des villageois qui retournent dans leur patelin par un chemin malaisé, cahoteux, semé d’embûches et miné, des femmes en noir qui se dirigent vers un cimetière abandonné. Je redoute un remake de la tragédie grecque, de la vendetta sicilienne, de Don Camillo, d’un shérif au grand cœur dans un film de cow-boy.Toutefois un brin de soulagement m’apaise : ces jeunes femmes en noir qui se précipitent vers le cimetière se dandinent comme des albatros et ces matrones qui s’entretiennent au coin du feu ont un profil de vérité qui ne trompe pas. Mon inquiétude a baissé d’un cran. Soudain je me trouve à rêver que je ne suis pas...
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