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Le salaire de l’erreur

Nagib Mikati est un businessman des plus avisés, son admirable réussite financière en témoigne. D’autant plus navrante est par conséquent sa gestion, dès lors qu’on en vient à un autre type d’affaires, celles dites publiques : on y voit alors la sagacité et l’esprit de décision du magnat céder la place à l’improvisation du chef de gouvernement croyant pouvoir, à l’aide de demi-mesures, contourner les échéances qui l’assaillent.
 
Quand d’aventure il y a panne d’improvisation, c’est l’occultation qui vient à la rescousse. Les empiètements militaires syriens en territoire libanais qui se poursuivent depuis des mois ? Pudique silence, à peine entamé hier par l’annonce d’une réunion de coordination entre officiers des deux pays. Les disparitions d’opposants au régime Assad ? Rien vu, rien entendu ; en revanche, c’est l’ambassadeur de Syrie qui s’élève avec indignation contre les accusations visant ses services et attribuées par un député au chef de la police ; c’est le ministre des Affaires étrangères qui préfère évoquer plutôt les arrestations de trafiquants qui convoyaient des armes vers la Syrie. Bravo pour tant de vigilance, mais en attendant, ce sont les assassins, cambrioleurs, braqueurs, chauffards et autres criminels qui continuent de courir en toute impunité.

Pour la honte du brasseur d’affaires soucieux de vitalité économique, comme du responsable conscient des implications de ses initiatives, le réajustement des salaires dans le secteur privé aura vu se conjuguer ces deux gueuses d’improvisation et d’occultation. C’est sous la menace d’une grève générale que le maître du Sérail, mandaté par ses ministres, a décrété un programme d’augmentations tout à la fois entaché d’irrégularités, inique et contre-productif. Cela sans parler de la tempête politique qu’il suscite jusqu’au sein même du gouvernement, comme de la Confédération générale des travailleurs du Liban.

Selon les dispositions du code du travail, le gouvernement n’est habilité à entreprendre que des majorations du salaire minimal, toute autre décision étant sujette en effet à une entente englobant les divers protagonistes de la scène économique. Le cabinet Mikati n’aura même pas songé à s’armer au préalable d’une loi, comme l’exige dans tous les cas la procédure, détail dont il s’est souvenu pourtant pour mettre en chantier un plan d’augmentations pour les fonctionnaires de l’État.

La majoration intervenue est inique ensuite parce que, sans la moindre justification scientifique, en sont exclus les salaires mensuels (apparemment jugés princiers) qui dépassent 1,8 million de misérables livres ; elle ne tient aucun compte, par ailleurs, de critères aussi décisifs pourtant que la hiérarchie et l’ancienneté. Elle est surtout dangereuse parce que si les salaires ont la fâcheuse habitude de monter par l’escalier, les prix, eux, empruntent l’ascenseur. Et ils le font d’autant plus aisément que tout contrôle étatique est aussi inexistant en matière de prix que de frontières. Avant même d’entrer en vigueur, les augmentations auront été pratiquement gommées par la valse des étiquettes dans les supermarchés pratiquant sur-le-champ la guerre préventive ; nombre de petites ou moyennes entreprises envisagent déjà des licenciements ou, pire encore, un dépôt de bilan. Et comme si ces sombres perspectives n’étaient pas encore assez pour provoquer une fronde des organismes économiques s’apprêtant à en appeler au Conseil d’État, la majoration projetée des traitements des fonctionnaires ne pourra qu’aggraver le déficit des finances publiques : cela à l’heure où est repris, avec à peine quelques retouches mineures et dans un contexte économique moins favorable, le projet de budget du gouvernement précédent : celui-là même que décriait avec tant de virulence l’opposition de l’époque, devenue majorité.

Comme gâchis, difficile en vérité de faire mieux.

Issa GORAIEB

igor@lorient-lejour.com.lb

Nagib Mikati est un businessman des plus avisés, son admirable réussite financière en témoigne. D’autant plus navrante est par conséquent sa gestion, dès lors qu’on en vient à un autre type d’affaires, celles dites publiques : on y voit alors la sagacité et l’esprit de décision du magnat céder la place à l’improvisation du chef de gouvernement croyant pouvoir, à l’aide de demi-mesures, contourner les échéances qui l’assaillent. Quand d’aventure il y a panne d’improvisation, c’est l’occultation qui vient à la rescousse. Les empiètements militaires syriens en territoire libanais qui se poursuivent depuis des mois ? Pudique silence, à peine entamé hier par l’annonce d’une réunion de coordination entre officiers des deux pays. Les disparitions d’opposants au régime Assad ? Rien vu, rien...