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À La Une - L’Éditorial De Issa Goraieb

Terres d’oubli

La localité de Ersal, aux confins du Hermel limitrophe de la Syrie, a longtemps pâti d’une peu flatteuse réputation. Soustraits depuis l’indépendance à la lointaine autorité étatique, régentés par des tribus armées se livrant à toute sorte de trafics, ces lieux passaient pour être aussi un sanctuaire idéal pour les repris de justice. C’est dans ce même Ersal qu’échouait, le plus notoirement du monde, votre Mercedes volée, laquelle pouvait être récupérée moyennant une substantielle rançon.

Par les temps qui courent, ce sont des engins d’un tout autre type qui fréquentent assidûment la région, jouissant de la même impunité, pour ne pas dire de la même et scandaleuse complaisance de la part des autorités de Beyrouth. Cela fait des années que des bulldozers syriens mordent régulièrement dans le territoire libanais, se livrant à un grignotage d’autant plus malveillant que Damas se refuse toujours à une délimitation de la frontière. C’est au tour des blindés désormais qui, par deux fois durant la semaine écoulée, ont pénétré dans ce secteur, l’une de ces intrusions se soldant par mort d’homme, un Syrien. Peu glorieusement cramponnée à son titre de Grande Muette, l’armée, dont l’une des tâches premières consiste pourtant à veiller à la sécurité des frontières, n’a pipé mot sur ces graves incidents.

Non moins sidérant est le mutisme observé par les responsables politiques. De deux choses l’une : ou bien ceux-ci ont secrètement concédé aux Syriens traquant implacablement les opposants un droit de poursuite en territoire libanais ; ou bien alors ces responsables, redoutant par-dessus tout d’incommoder Damas, ne s’estiment pas trop concernés par ce qui peut se passer dans une partie du pays que l’on dirait vouée à l’abandon. Or, dans un cas comme dans l’autre, c’est, pour le moins, manquer de dignité. De notre petit pays fracturé, où la capacité de nuisance des diverses puissances régionales demeure considérable, nul n’attendait, il est vrai, qu’il fît preuve d’héroïsme (autrement dit de fidélité à ses traditions démocratiques) face aux événements qui secouent son voisin de l’Est. Sans doute est-il déjà heureux qu’à l’ONU, saisie de projets de résolution condamnant la barbarie de la répression baassiste, la diplomatie libanaise ait choisi, par deux fois, l’échappatoire de l’abstention, plutôt que l’infamie d’un vote négatif. Il reste que l’honneur national ne se mesure pas à l’aune des prouesses acrobatiques, qu’elles soient diplomatiques ou autres.

Non sans quelque candeur, l’ambassadrice des États-Unis pressait mardi un gouvernement Mikati dominé pourtant par le Hezbollah et ses alliés, d’accorder sa protection aux membres de l’opposition syrienne résidant au Liban. À ce souhait, le Premier ministre a répondu en se prévalant d’une approche purement humanitaire du problème que pose l’afflux de ressortissants syriens fuyant la violence dans leur pays, et auxquels sont assurés le gîte et la subsistance. C’était jouer sur les mots. Et jouer bien mal cette fois, de surcroît. Car il s’agit là de bien davantage que de distributions de couvertures et de boîtes de sardines aux réfugiés. Ce qui est exigé en réalité du Liban, même un Liban réduit à la triste condition qui est la sienne aujourd’hui, c’est une abstention de plus, bien plus digne cette fois que celle pratiquée aux Nations unies. C’est qu’il se refuse à la sale besogne que d’aucuns voudraient lui assigner : celle consistant à traquer des opposants syriens pour le compte de la dictature de Damas, comme le laisse croire plus d’une disparition suspecte, puis à les reconduire à la frontière, les promettant ainsi à une torture certaine ou même à la mort. Beyrouth ne doit pas redevenir Vichy.

Issa GORAIEB

igor@lorient-lejour.com.lb

La localité de Ersal, aux confins du Hermel limitrophe de la Syrie, a longtemps pâti d’une peu flatteuse réputation. Soustraits depuis l’indépendance à la lointaine autorité étatique, régentés par des tribus armées se livrant à toute sorte de trafics, ces lieux passaient pour être aussi un sanctuaire idéal pour les repris de justice. C’est dans ce même Ersal qu’échouait, le plus notoirement du monde, votre Mercedes volée, laquelle pouvait être récupérée moyennant une substantielle rançon.Par les temps qui courent, ce sont des engins d’un tout autre type qui fréquentent assidûment la région, jouissant de la même impunité, pour ne pas dire de la même et scandaleuse complaisance de la part des autorités de Beyrouth. Cela fait des années que des bulldozers syriens mordent régulièrement dans le...
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