L’histoire de la Maison jaune s’inscrit sur ses murs. (Photos Hassan Assal)
Parmi les lieux beyrouthins chargés de mémoire(s), le bien-fonds 1 237 ou «Maison jaune de Sodeco» vient sans doute en tête du peloton. En le choisissant comme lieu de performance pour sa danse, le collectif d’artistes norvégiens MMH/SC/HS a également élu cet immeuble star de son spectacle. Star en effet, mais star déchue aux vies multiples, au passé aussi glorieux que macabre, aussi flamboyant que funeste et dont l’histoire ressemble tellement à celle de Beyrouth... Le parallèle est on ne peut plus évident.
Au premier abord, une carcasse d’immeuble, squelettique, crevée par les obus, criblée par les impacts de projectiles. Une bâche et une pancarte indiquent qu’il s’agit là d’un chantier pour le Musée de la mémoire de Beyrouth, un projet signé par «la municipalité de Beyrouth en collaboration avec la ville de Paris». À l’entrée, un colosse vérifie le nom des invités sur une liste extrêmement restreinte et triée sur le volet. Dans le jardin intérieur, quarante personnes tout au plus, la plupart armées de caméras, discutent en attendant le début du spectacle. Dans cet espace délabré, au sol jonché de débris, on imagine la splendeur du passé, les enfants jouant à l’ombre d’un jasmin. Un peu avant 18h, les vigiles indiquent au public qu’il faut se tenir d’un côté du jardin. Dans la pénombre de l’appartement du rez-de-chaussée, on distingue des silhouettes qui se meuvent rapidement. Une femme apparaît dans l’embrasure d’une fenêtre, l’air impassible. Elle en ferme les volets. Puis ceux de la fenêtre d’à côté. Sur le balcon (ou ce qui en reste) du premier étage, un couple danse dangereusement. La façade intérieure de l’immeuble se dresse désormais au-dessus des têtes, menaçante. Invités à se rendre au premier étage, les spectateurs découvrent, estomaqués, les appartements en ruine qui ont abrité tant de familles, tant de souvenirs. Le son d’une musique lancinante envahit l’espace. Un rai de lumière transperce le clair obscur ambiant pour toucher, comme un projectile, le visage d’une femme accroupie dans un coin. Un projecteur de diapositives passe en boucle des coupures de presse, des extraits épistolaires, des graffitis griffonnés par les combattants... «Le cheval n’a pas gagné la course... Abou Arab est passé par là.» Entre-temps, dans la poussière et les gravats, les spectateurs inspectent les salles dans leurs moindres recoins, caméras (ou celles des portables) au poing. Le sang glacé, ils regardent la scène finale qui réunit les quatre danseurs dans un tango passionné au début puis violent et rageur, se terminant dans la cendre et la sueur.
Iconique à plus d’un niveau donc, ce bien-fonds 1 237. Symbole d’abord d’une architecture innovante, néo-ottomane, imaginée par Youssef Aftimos et exécutée en deuxième lieu par son élève Fouad Kouzah.
Représentant aussi d’un style de vie typiquement bourgeois des années 30. Et d’une mosaïque multiconfessionnelle, à l’image de ses habitants.
Cet immeuble illustre aussi, de manière criante, la guerre. Par son état actuel de délabrement, certes, mais aussi par son emplacement sur la ligne de démarcation entre Beyrouth Ouest et Beyrouth Est. Occupé par les milices durant toute la période des combats, l’immeuble Barakat a également abrité une autre présence létale, celle des snipers qui avaient une vue panoramique sur la ligne verte coupant la ville en deux.
L’histoire de la Maison jaune, emblématique de l’histoire de Beyrouth. Une tapisserie enchevêtrée et multicolore, à l’image de ces bouts de tissus cousus par Mari Meen Halsoy et avec lesquels elle a couvert les traces de balles du mur du rez-de-jardin. Pour panser (et penser) les blessures d’une histoire commune à tous les Libanais, de tous bords. Mais pourquoi faut-il toujours que ce soit des étrangers qui mettent le doigt sur la plaie?
Fiche technique
« A Perfectly Safe Hideout » (Une cachette en toute sécurité), dans le cadre du Beirut Street Festival 2011. Avec le support de la municipalité de Beyrouth, de l’ambassade de Norvège, du FFUK, du ministère norvégien des Affaires étrangères/ DTS, de Zico House, de l’Office of Contemporary Art Norway et de Umam Documentation and Research.
Avec Mari Meen Halsoy, qui en a signé le concept et l’art visuel ; Sara Christophersen et Helle Siljeholm, conceptrices, chorégraphes et danseuses; Martin Lervik et Katarina Eriksson, danseurs ; Mathias Eick, musique.

