La fameuse plaine de Bagan, connue pour ses 4 400 pagodes. Photo Antoine Ajoury
Faisons un rêve : après un long repos bien mérité, Candide, le célèbre personnage de Voltaire, décide un jour de repartir en voyage. Il choisit cette fois comme destination un très lointain pays du Sud-Est asiatique, le Myanmar, connu jadis sous le nom de Birmanie. Le pays, fermé presque hermétiquement sur le monde extérieur, est gouverné par une junte au pouvoir depuis plus d’un demi-siècle. Or récemment, le pouvoir militaire a annoncé sa propre dissolution et ses pouvoirs ont été transférés à un nouveau président civil, l’ex-général Thein Sein, alors que des élections législatives ont eu lieu en novembre dernier.
Après un long et fatigant périple, voici Candide à Rangoun, l’ancienne capitale birmane. Déposant ses valises à l’hôtel, il décide de faire un tour dans la ville, visitant ses magnifiques temples et pagodes dorés. Candide est ébloui par la richesse de ces hauts lieux du bouddhisme. Contrairement à d’autres religions où les lieux de cultes sont des endroits austères et calmes, le bouddhisme birman crée un espace de vie dans ses pagodes qui grouillent de jeunes de tous âges, qui remplissent les lieux avec leurs jeux, leurs cris et leur bonne humeur. Les parents, eux, profitent d’un moment de répit pour boire une tasse de thé. « Nous éduquons nos enfants, dès leur plus jeune âge, à venir au temple », explique une jeune femme à Candide. « C’est une excellente pédagogie pour enseigner les préceptes de la religion », ajoute-t-elle.
Candide a vite découvert aussi l’importance des moines dans la vie des Birmans. En vagabondant à travers le pays, il observe les religieux dans les villes et villages qui quémandent de la nourriture. On les voit ainsi traverser les quartiers, visiter les maisons, flâner dans les rues à la recherche de bienfaiteurs pouvant leur offrir un bol de riz, des fruits ou quelques pièces de monnaie. Candide est extrêmement surpris d’apprendre qu’il est interdit aux moines de travailler, lui qui a appris que « le travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le vice et le besoin ».
Son percepteur, Pangloss, n’ayant pu le rejoindre à cause de son âge avancé, Candide se dirige donc vers Renaud Egreteau, chercheur à l’université de Hong Kong et spécialiste de la Birmanie, pour lui expliquer le poids et le rôle des moines sur la scène sociopolitique du pays. Selon lui, « la communauté monastique est toujours une force sociopolitique importante dans le pays, bien qu’elle soit divisée. Une partie des moines bouddhistes se sont toujours montrés prêts à la politisation de leurs activités, à descendre dans la rue et à se poser en défenseurs du “karma” si celui-ci est perturbé par le pouvoir séculier en place. Nous l’avons vu lors des manifestations de septembre 2007 », affirme-t-il, ajoutant toutefois que « d’un autre côté, une forte proportion de ce “clergé” bouddhique se montre fort hostile à toute participation “politisée” de ses membres. Soit parce qu’il se sent proche du pouvoir politique qu’il soutient religieusement, soit parce qu’il estime qu’un bonze ne doit pas se mêler d’affaires séculières. Divisés, les moines ne peuvent jouer un rôle unificateur et mener le combat prodémocratique comme beaucoup l’ont espéré en 2007 ou 1988 ».
De surcroît, affirme M. Egreteau, il ne faut pas oublier que la population birmane est pour plus d’un tiers composée de minorités ethniques, dont la plupart ne sont pas bouddhistes, mais chrétiennes, musulmanes ou encore animistes. « Or c’est la question ethnique qui est l’épine dorsale de toute stabilité en Birmanie, plus qu’un départ hypothétique de la junte, fût-elle poussée par les bonzes », estime-t-il.
Poursuivant son voyage, Candide décide de visiter la fameuse plaine de Bagan, connue pour ses 4 400 pagodes. En route vers le mont Popa, il est témoin d’un événement surprenant. Au bord du chemin, une centaine de personnes font un pique-nique. Alors que les femmes préparent du riz et du poisson pour le déjeuner, les enfants et les vieillards commencent à manger à même le sol. Ils sont venus tous, embarqués sur un camion. Intrigué par leur présence, Candide, accompagné par Soesoe, son interprète, se dirige vers eux. Il apprit ainsi qu’un jeune couple a décidé d’inviter tout leur village pour passer la journée au mont Popa. Bien que très pauvres, ils ont loué le camion pour le transport, et ont payé tous les frais du voyage et la nourriture pour les cent personnes invitées. Une bagatelle de 2 000 dollars ! En quittant le groupe, Candide remarque quelques badauds, assis sous un arbre, espérant profiter eux aussi de la générosité du couple pour manger. Il est ainsi surpris par leur manière de vivre. En effet, la population croule sous une pauvreté choquante. Toutefois, les coutumes locales semblent encourager l’entraide et le soutien mutuel entre les gens. Un Anglais qui vit à Bagan a même déclaré à Candide « que bien qu’ils soient très pauvres, les Birmans ne meurent pas de faim, comme c’est le cas en Inde ».
« Les famines sont très rares en Birmanie, et sont plutôt le fait d’actions et de politiques délibérées (afin d’isoler ou affaiblir une population ciblée, groupes rebelles par exemple) que de pauvreté et misère chroniques », explique pour sa part Renaud Egreteau. Selon lui, « le régime birman n’a pas pour objectif d’affamer son peuple. La malnutrition, notamment infantile, est par contre beaucoup plus répandue que ne se l’imaginent diverses ONG internationales, qui ont déjà rendu de nombreux rapports sur ce sujet. Les Birmans ont traditionnellement établi des réseaux d’entraide basés sur des solidarités religieuses, tant pendant la colonisation que depuis l’indépendance, en période de paix ou de guerre civile. Par-delà les réseaux familiaux, les églises chrétiennes, monastères bouddhistes et autres réseaux musulmans pallient les défaillances de l’État depuis longtemps, y compris pendant la période démocratique des années 1950. Et cela pour une survie quotidienne (médecine, nourriture) ou pour l’éducation ». Par ailleurs, le chercheur français estime que la Birmanie n’est pas si hermétique que cela. Il y a aujourd’hui entre 3 et 5 millions de Birmans exilés ou vivant à l’étranger, qui ont un accès à une certaine éducation et peuvent gagner des ressources qu’ils renvoient ensuite dans leur pays.
Candide est également choqué par le décalage flagrant entre pauvres et riches. La majorité de la population utilise des bicyclettes, des motos, ou même de vieilles voitures datant des années 80. Ces moyens de transport contrastent avec une classe très aisée, conduisant une Bentley par exemple, ou bien propriétaire d’une compagnie d’aviation locale, à l’instar de Tay Za, le propriétaire d’Air Bagan.
Toujours à la recherche des causes et effets de toute chose, Candide se demande si la corruption et la connivence entre la junte au pouvoir et les hommes d’affaires étaient à l’origine de cette injustice sociale.
« Il ne faut pas croire que tous les riches de Birmanie, à l’image de Tay Za, roulent en Lamborghini. Mais il est vrai qu’il existe, comme dans la grande majorité des pays en développement, une élite oligarchique proche du régime militaire qui profite de son accès au pouvoir pour s’enrichir, se partager les richesses et étendre ses réseaux commerciaux », explique ainsi Renaud Egreteau. La corruption est manifeste, le népotisme aussi, et ils sont d’autant plus visibles qu’ils sont ancrés dans des traditions culturelles de relations clientélistes ancestrales. Le favoritisme existe aussi au bas de l’échelle sociale et ethnique à travers le pays. C’est toute une société qui est minée par les relations patrons/clients, la corruption au quotidien, pas seulement une élite militaire, ajoute-t-il.
Parlant de militaires, Candide est très surpris par la discrétion quasi totale des soldats dans les villes birmanes. Or, avant de partir en voyage, il a été impressionné par le nombre de critiques des ONG et des pays occidentaux sur les violations des droits de l’homme, la censure de l’Internet et des journalistes, les travaux forcés, les emprisonnements arbitraires et politiques en Birmanie.
M. Egreteau affirme que « la visibilité du régime est en effet minime dans les grands centres urbains touristiques, ainsi que dans les campagnes du centre du pays. Mais si l’on ne voit pas d’uniforme, cela ne veut pas dire que les réseaux d’informateurs et de surveillance (civils donc) n’opèrent pas, bien au contraire. Depuis bien longtemps l’armée estime qu’elle n’a pas besoin de se montrer pour susciter crainte et engendrer une soumission généralisée de la population, à de rares explosions de violences et manifestations près ». Il explique également que le contrôle de l’information est aussi capital. Étant donné les faibles diffusions de journaux quotidiens, la censure généralisée et les défaillances technologiques ou simplement énergétiques (pas de système de roaming, peu de courant électrique en continu par exemple...), le régime a les moyens de s’assurer un vaste contrôle de l’information immédiate circulant dans le pays, laissant plutôt filer les rumeurs au quotidien.
Succombant à son éternel optimisme, Candide espère toutefois que cette situation devrait changer rapidement, surtout quand il sut que la junte a entamé récemment un changement remarquable avec l’instauration d’un pouvoir « civil », la libération d’opposants, l’autorisation d’activités politiques pour l’opposante Aung San Suu Kyi, sans oublier l’ouverture touristique, etc. Les Birmans pourront-ils connaître leur « printemps » ? se demande-t-il. Ou bien les réformes sont uniquement de façade ?
Mais pour Renaud Egreteau, il n’y a rien de véritablement nouveau dans cette ouverture. En 1995 ou en 2002, on avait assisté aux mêmes procédés, avec la libération de Aung San Suu Kyi, de prisonniers politiques et de droit commun, l’appel aux touristes étrangers, la relance de négociations avec la communauté internationale. « Oui, on assiste à des changements évidents au sein du pouvoir depuis plus d’un an. C’est un changement générationnel d’abord. Et il ne va pas de soi, avec l’apparition de nouvelles tensions internes au sein de l’armée, et entre les nouveaux venus de la hiérarchie militaire et les anciens généraux reconvertis en politiciens civils. Mais ces tensions ne sont pas forcément, à court terme surtout (comme l’espère la communauté internationale), synonymes de profondes réformes », ajoute-t-il. Selon lui, « les lignes bougent, mais les politiques de moyen terme non. L’armée va conserver son pouvoir, et le peuple birman pourra difficilement s’engager dans un “printemps birman” tant le pouvoir militaire, malgré ses divisions, pourra se montrer bien plus implacable que les pouvoirs tunisien ou égyptien ». Et au regard des six dernières décennies, « il n’est pas du tout sûr que les Birmans trouvent la motivation de descendre dans la rue pour affronter le pouvoir comme les Syriens le font depuis plusieurs mois, avec des milliers de morts à la clé », conclut-il.


