Puis l’homme créa le cellulaire. À ses débuts, il fallait un portefaix pour le porter, la ligne coupait et recoupait des milliers de fois au cours d’une conversation, mais c’était rigolo d’observer les m’as-tu vu hurler dans leur appareil, serré des deux mains contre leur face, levant les yeux au ciel, dans une ultime prière au saint des téléphones, comme pour abréger leurs souffrances et mieux se faire remarquer.
Cela me rappelle ces masochistes du jogging qui vous croisent, dégoulinants de sueur, le rictus torturé, les muscles flasques, l’oreille basse et vous lancent une œillade de commisération, telle une supplique muette, comme si vous pouviez mettre fin au supplice qu’ils s’infligent.
Bon, je reviens aux cellulaires, qui de casseroles sont devenus des appareils miniature, embarquant toute une technologie de pointe, il vous est désormais loisible, même en pleine brousse, de contacter votre famille, la voir et vous faire voir, consulter votre messagerie, vaquer à vos affaires quotidiennes, comme si vous étiez dans la pièce d’à-côté.
Broder là-dessus n’apprendra rien de nouveau à quiconque qu’il ne sache déjà, surtout à ces jeunes, pour qui cet appareil est devenu une sorte de bréviaire : on dirait qu’ils sont nés avec un ordinateur dans la paume d’une main, alors qu’il y a quelques années encore, il fallait un pâté de maison pour le contenir.
Souvenez-vous aussi des postes de télévision. Ils prenaient tout le salon. Maintenant, ils sont extraplats ; vous les accrochez au mur, c’est un tableau ; vous en changez le fond à votre goût. Les nouveaux téléviseurs étaient uniquement ceux que vous proposaient les quelques rares stations, elles étaient en différé, vieilles de quelques jours, le plus souvent dirigées, suivant le bon vouloir des gouvernants, lavage de cerveau oblige.
Toutes ces barrières ont sauté et vous assistez désormais en direct à un événement qui a lieu à des milliers de kilomètres de chez vous, vous choisissez la station qui vous plaît, les nouvelles que vous voulez voir, les films que vous désirez, grâce aux paraboles satellitaires. Personne ne peut censurer vos yeux.
La communication a gommé les frontières, elle a réduit le monde à un petit village où tout ce qui passe, n’importe où sur la planète, se sait et se voit instantanément. La feuille de vigne qui masquait la vue des peuples en mal de liberté est tombée.
La communication donc n’est plus l’apanage des seuls gouvernants, véhiculant leurs discours et autres bobards : elle s’est vulgarisée au point de devenir une arme terrible aux mains de toutes les couches sociales à qui on ne peut plus raconter des histoires à dormir debout.
Le régime syrien, par exemple, ne peut plus soutenir que des chalutiers partis à la pêche au thon ont par inadvertance pilonné les côtes de Lattaquié : tout le monde a vu les navires de guerre en pleine action. Le régime ne peut affirmer que les manifestations monstres de chaque jour, c’est le carnaval de Rio, que les morts et les blessés l’ont été par piétinement. Non, ils ont été atteints par des balles, souvent tirées à bout portant.
Affirmer que la communication a jeté un voile de transparence sur la relation gouvernants/gouvernés ne relève pas de la fiction, bien que le chemin reste long et ardu. En deux petits clics de souris, ameuter tout un pays, afficher son mécontentement, son ras-le-bol, ses coups de gueule sur la Toile est désormais à la portée de tous.
La Toile est devenue le premier club d’échangisme à l’échelle de l’univers. Et si le meilleur parfois y côtoie le pire, c’est qu’il faut de tout pour faire un monde. Il n’empêche : votre voix porte et il se trouvera toujours quelqu’un pour relayer votre message, commenter et tirer la sonnette d’alarme.
Face à la maltraitance, aux abus, aux vexations, à l’iniquité, à l’obscurantisme, vous n’êtes plus seul, ni démuni. C’est une lame de fond qui a mobilisé les masses en Tunisie, en Égypte, soulevé l’intelligentsia syrienne. Il sera, je présume, impossible d’entraver son inéluctable avancée sur la route de la démocratie.
Même chez nous, et à bon entendeur salut, il sera très difficile dorénavant à nos responsables de faire gober à une population exsangue le miroitement de lendemains meilleurs, compte tenu d’un passé stérile, alourdi de promesses jamais tenues.
Notre jeunesse a enlevé timidement ses œillères ; le printemps arabe, couronné par la débandade du régime en Libye, ne peut que l’encourager à mieux scruter son avenir et à le prendre en main propre, au propre comme au figuré.
Georges TYAN


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef