Avec ou malgré sa colère structurelle, le dictateur se devait cependant de prouver au monde qu’il était capable de projeter son pays dans la modernité et d’en faire une puissance qui compte. Or, il est impossible de moderniser avec les seuls bras des militaires et des agriculteurs, ou la placidité des commerçants. Et comme il est exclu de recourir à l’étranger, cette absolue incarnation du mal, il a fallu instruire. À l’école, le portrait du chef trônait dans chaque classe pour que nul n’ignorât à qui il devait son alphabet. Nul ne l’a ignoré bien sûr. Merci le chef, pour satisfaire son orgueil les enfants ont mordu le fruit de la connaissance. Ils ont découvert qu’au fond, le mal, c’était lui.
Drapé de ce dont un tyran se drape, tantôt d’un complet cravate pour bien montrer qu’il fait partie du concert des nations, tantôt d’un vêtement folklorique pour bien souligner son pedigree et son appartenance, le dictateur, bien que fâché, est toujours probe et candide. Tant qu’il détient le pouvoir, il est persuadé qu’il est jeune, sain et beau, et rien ne lui enlèvera de l’idée qu’il est aimé par-dessus tout. Parfois, comme Ben Ali, sa jeunesse ne tient que par la teinture. Parfois, comme Moubarak, à peine éjecté de son trône, il pique un cancer létal. C’est que l’illusion est leur fonds de commerce. Celle qu’ils entretiennent pour leurs ouailles comme celle dont ils se bercent pour dormir. Dans leurs tours d’ivoire, derrière les murs épais de leurs forteresses, au fond des sous-sols de leurs bunkers inviolables, ils n’ont d’ailleurs aucun accès à la réalité. À quoi leur servirait celle-ci, persuadés qu’ils sont de ne voir que ce qu’il leur plaît de voir. Kadhafi n’a-t-il pas prétendu, lundi soir, avoir joué les princes mendiants dans les rues de Tripoli ? Qu’a-t-il vu ? « Des jeunes prêts à défendre leur ville », la ville étant l’écrin de sa légitimité. Décidément, le millénaire n’est pas propice aux autocrates. Le temps n’est plus où les courtisans les gavaient de sang et d’âme. Ils auraient dû changer de régime. Trop tard.

