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Nos lecteurs ont la parole

Que sont les temps de jadis devenus ?

Lina SINNO
- « Où habitez-vous ? »
Et maman de répondre, bloquée dans la mémoire d’un passé où il faisait bon vivre : « Ekher khat el-train, 3al Manara... »
Exquise étourderie, que je découvre mienne aussi, par mimétisme, bien que devenu obsolète. Car depuis, un asphalte de piètre qualité est venu caviarder les rails de ce tramway, censurant le pittoresque de la fin rue Bliss, brouillant les pistes d’un Ras Beyrouth jadis melting-pot.
Le phare, quant à lui, à grosses rayures noires et blanches, qui éclairait fidèlement chaque soir, en faisceaux magiques, la chambre de mon enfance, et celle de la nouvelle employée de maison qui croyait qu’un admirateur la draguait à coups de signaux lumineux, a choisi de nous tourner le dos, changeant ingratement d’adresse !
Chaque matin, au milieu de notre salon, je suis prise d’assaut par ce monstre qui m’oppresse et me bétonne la poitrine, un building à la mode que, lucrativement, des entrepreneurs cossus ont décidé de troquer contre la mythique maison Daouk aux tuiles rouges, balayant à une vitesse champignon ce gracieux palmier, ces bougainvilliers ramagées et, en toile de fond, ce bout de grande bleue qui m’accueillaient à chaque réveil par les arcades vitrées de notre fier résistant de toute la rue, classé « monument historique » ...
Et encore n’a-t-il pas été amputé de son légendaire pigeonnier ?... De toutes parts, les marteaux-piqueurs me percent la tête, enfonçant leur vrille dans ma plaie qui saigne de voir comment nous sommes passés de l’époque de la belle pierre taillée et d’un dallage – lequel, à la manière d’un kaléidoscope, se renouvelle à chaque pièce en d’étonnants motifs – à celle, disgracieuse et poreuse, du béton et du ciment servant jadis à sceller nos amitiés dont, elles aussi, plus rien ne subsiste sinon la platitude des rapports « comment vas- tu ? », la friabilité de relations fast-food que, à court de souffle et de mémoire, l’on ne cultive plus.
Les quartiers ont perdu leur cachet et les ruelles leur charme ; certaines amours se languissent de sincérité, d’autres amitiés pleurent leur trame, perdent une certaine saveur, tout comme les légumes et les fruits d’ailleurs qui, de serres, ne sont plus que des ersatz de produits naguère si goûteux. Mon oncle maternel raconte inlassablement : « Je savais depuis le bout de la rue, à l’odeur des fraises jadis si parfumées, que mon papa rentrait, barquette en main. » Oui, il faut se rendre à l’évidence : impersonnels, insipides, versatiles, les temps ont bien changé. Je me sens flouée dans mon propre quartier, inadaptée aux valeurs que ma mère a tant peiné à m’inculquer, étrangère à ces dialectes, à ces têtes que je croise dans ma propre rue, orpheline des affinités ingénues du Collège protestant. Heureusement me restent ces valeurs si chères à mon cœur, faites de bribes d’histoires touchantes, de jargon très personnel, de mots intimistes, que je me fais un bonheur de me remémorer par le biais de ma plume.
Le patrimoine, la mémoire, l’authenticité d’un quartier, d’une ville, d’un pays, s’évanouissent jour après jour dans cette course mercantile et cet acharnement mégalo des promoteurs qui travestissent tous les jours un peu plus notre capitale, jadis si racée. Des quartiers, des régions perdent le sens premier, si parlant, qu’ils portaient : Achrafieh, petite butte devenue groupement de gratte-ciels new-yorkais ; Gemmayzé, en arabe, un arbre, le sycomore, qui avait jadis contribué, par sa capacité à absorber beaucoup d’eau et donc à fendre la pierre, à construire Louxor, actuellement le « Temple de Gemmayzé ! » (dixit Gaby Debbas) ; Zarif qui veut dire beau et qui hélas, privé de ses belles maisons, est devenu bien moche aujourd’hui. Et encore : Karm el-Zaytoun, jadis oliveraie, aujourd’hui monstre de béton ; Maameltein, où il vous fallait une double formalité pour accéder et où de nos jours l’on vous sert des « Natachas » à gogo.
On peut s’amuser comme cela jusqu’à demain...
Pour vous la faire courte donc, dans cette fuite en avant où l’on passe près de l’essentiel, où l’on oublie d’être à l’écoute de son cœur, où l’on craint d’être responsable, à la manière de Saint-Exupéry, de la rose que l’on a apprivoisée, où l’on ne sait plus être magnanime, du moins envers nous-mêmes, en ces temps où nos enfants, agglutinés à longueur de journée à leurs écrans, ont perdu l’innocence du jeu en plein air à chat perché, 123 soleil ou « ghammida », en cette ère qui a vu mourir la subtilité du langage morse, supplanté par des discours véhéments et des doigts levés, que sont devenus les totems si chantants du scoutisme : Biche rapide, Aigle altier, Abeille laborieuse ?
Je ne me fais plus aucune illusion. Non, ni les figuiers de barbarie qui longeaient les raccourcis escarpés et les passages secrets de chez nous, ni les glycines bordant nos bâtisses de charme aux balcons dentelés, ni mers et cieux que l’on recueillait au creux de la main, ni la maison rose de la Cheikha Margaux vendue après sa mort, ne sauraient survivre à tant de vicissitudes...

Lina SINNO
- « Où habitez-vous ? » Et maman de répondre, bloquée dans la mémoire d’un passé où il faisait bon vivre : « Ekher khat el-train, 3al Manara... » Exquise étourderie, que je découvre mienne aussi, par mimétisme, bien que devenu obsolète. Car depuis, un asphalte de piètre qualité est venu caviarder les rails de ce tramway, censurant le pittoresque de la fin rue Bliss, brouillant les pistes d’un Ras Beyrouth jadis melting-pot. Le phare, quant à lui, à grosses rayures noires et blanches, qui éclairait fidèlement chaque soir, en faisceaux magiques, la chambre de mon enfance, et celle de la nouvelle employée de maison qui croyait qu’un admirateur la draguait à coups de signaux lumineux, a choisi de nous tourner le dos, changeant ingratement d’adresse ! Chaque matin, au milieu de notre salon, je suis prise...
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