Je ne puis m’empêcher de penser également à ces milliers de soldats libanais humiliés lorsque l’armée syrienne a étendu sa mainmise sur l’ensemble du territoire libanais. Humiliés pour la plupart, mais aussi torturés, bannis et pour longtemps marqués par le sceau de l’impuissance.
Il y a aussi les raisons personnelles, vécues à travers les souvenirs de mes proches. Les locaux du journal al-Yom et son imprimerie dynamités, l’exil, l’isolement et l’interdiction d’exercer. Encore, nous avons eu de la chance, le sort de Sélim Laouzé a par exemple été bien pire.
Pour avoir cru que leur présence serait fatalement éternelle, et que la Békaa appartenait plus à la Syrie qu’au Liban. Pour avoir transformé les politiciens libanais en agneaux dociles, incapables d’envisager un avenir à leur patrie en dehors de l’ombre de celui de la Syrie. Pour cette étrange sensation d’inquiétude qui surgissait à la seule mention du « Beaurivage ». Pour le comportement d’envahisseur qui a mené à l’occupation et la détérioration systématique de nombreux immeubles et maisons. Pour avoir transformé mon pays en jungle sur laquelle règne désormais la loi du plus fort.
Pour toutes ces raisons, et bien d’autres encore que de nombreux Libanais sont capables de trouver pour expliquer ces sentiments mêlés de rancune et de crainte, je peux affirmer que je ne soutiens pas le baassisme syrien qui n’a jamais caché son mépris de l’idée même d’une nation libanaise.
Pourtant, aujourd’hui, alors que les puissances qui lui avaient livré le Liban pieds et poings liés s’acharnent sur lui, je n’arrive pas à être heureux du sort qui attend la Syrie. Je me suis même surpris à espérer que le régime tienne bon, qu’il résiste face à ces tentatives flagrantes de déstabilisation qui ne servent qu’en dernier lieu les intérêts du peuple syrien.
Au vu des résultats de la démocratie promise aux Irakiens, ou plus récemment aux Libyens, on ne peut s’empêcher de souligner les tendances néo-colonialistes de pays en mal de nouveaux marchés pour certains, et de sphères d’influence pour d’autres. La politique de deux poids, deux mesures qui s’applique vis-à-vis des pays arabes qui vivent leur printemps tant attendu ne passe pas non plus inaperçue. Pourquoi le Bahreïn et la Syrie, le Yémen et la Libye doivent-ils malgré eux devenir le damier de joueurs régionaux et internationaux au détriment des causes justes qui ont mené au soulèvement de leurs populations ? On peut certes sourire quand les ténors du régime parlent de complots et de brebis galeuses pour décrire l’aspiration des Syriens à un peu plus de liberté. On peut faire grise mine lorsque certains évoquent la possibilité d’une prise du pouvoir par des religieux fanatiques, et s’inquiéter pour l’avenir de la formule libanaise. On peut carrément s’énerver lorsque des pays au passé marqué par des massacres et de la tyrannie s’amusent à donner des leçons de démocratie à leurs voisins.
Une certitude demeure, un sentiment d’occasion manquée qui caractérise l’histoire des peuples arabes, un rêve éphémère et définitivement écarté, celui de pouvoir décider librement de leur avenir.


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