Émile ZOLA
Le Liban oscille entre une démocratie du « revolver sur la tempe » et une démocratie consensuelle boiteuse, à connotation familiale, féodale et parfois curieusement majoritaire. C’est ce qu’on appelle démocratie dans ce beau pays du Cèdre. Le Liban devrait se résoudre à trouver une solution à ses conflits internes, venir à bout des rapaces charognards et se dégager des griffes de ses voisins proches et lointains. Une tâche difficile, sinon impossible. Il est vrai que notre écurie politique ressemble aux écuries d’Augias, et nous aurions besoin d’un Héraclès pour les nettoyer et des eaux des deux fleuves Alphée et Pénée. Un pays qui sombre dans le chaos.
Que de meurtres, que d’assassinats politiques et que de liquidations mafieuses commis sur cette terre, carrefour millénaire des cultures et du dialogue, berceau du droit, de la tolérance et de la convivialité. La justice fut l’éternelle absente après ces actes violent. Ces crimes ont touché toutes les communautés, aucune n’a été épargnée. Des décennies de criminalité ont semé la terreur sur notre territoire. De 1949, date de l’assassinat de Riad el-Solh, à 2005, date de l’assassinat de Rafic Hariri et du début de la série noire d’un carnage politique hallucinant et sans précédent dans l’histoire du Liban, plus de 50 victimes sont tombées. Il est temps d’arrêter cette machine infernale. Seuls une justice impartiale et le courage peuvent nous protéger, stopper la main des criminels et nous conduire vers la vérité et la paix au sein de la société libanaise. Faut-il rappeler les noms des victimes ?
Beaucoup ayant été oubliés, il faudrait ériger un mémorial afin que nul n’oublie ces drames. Les liquidations étaient une formule confortable pour éliminer les adversaires ; un monde cruel !
Par ailleurs, il est tout aussi nécessaire de rappeler que les caisses de l’État sont constamment mises à sec par les pouvoirs successifs. Cela me rappelle ce que disait Albert Camus : « Gouverner, c’est voler, tout le monde sait ça. » Bien sûr, aucun voleur n’est visible. Curieux pays qui héberge tant de tueurs et de voleurs, lesquels opèrent avec cynisme et surtout une impunité à vous donner le vertige !
« Last but not least » : faut-il dire merci aux Syriens d’avoir retiré leur armée après toutes les destructions et les tueries qu’ils ont provoquées ?
Il est vrai qu’ils sont entrés à la demande des officiels libanais, dans des circonstances tragiques. Mais il est tout aussi certain qu’ils ont dévié de la mission qui leur était dévolue. Faut-il aussi remercier les Israéliens de s’être retirés du Liban-Sud après avoir démoli notre pays à maintes reprises? Ils ont détruit, pillé et tué au vu et au su du monde entier. Faut-il rappeler ces journées sombres de bombardements meurtriers des quartiers civils et les enfants brûlés vifs, aux corps noircis par les obus des Syriens et des Israéliens ?
Devrons-nous taire les manipulations meurtrières de leurs services de renseignements sur notre territoire grâce à leurs alliés locaux connus ou clandestins ? On écrirait des livres entiers sur les pertes en vies humaines et sur les destructions matérielles du fait de leurs ingérences au cœur de notre pays. Ne faudrait-il pas créer un pôle judiciaire pour réclamer des dommages et réparations pour les préjudices que ces deux pays ont causés sur notre territoire ?
Les Juifs et les Arméniens n’ont pas pardonné à leurs tueurs. Ils les ont poursuivis en justice. Les premiers ont obtenu des indemnités, réussi à condamner et à poursuivre les responsables de l’Holocauste jusqu’à nos jours. Les seconds, depuis 1915, ne se lassent pas de solliciter la reconnaissance de leur génocide par la communauté internationale.
Les Libanais, qui ont connu un destin tragique avec les deux pays voisins, doivent-ils plier l’échine ? Sont-ils condamnés au silence ou à la complicité ? Doivent-ils oublier ? Les poursuites judiciaires peuvent survivre au temps, d’autant plus qu’il s’agit d’une mise en accusation auprès des instances internationales, ciblant des États agresseurs.
Je sais que le pouvoir actuel à bien d’autres chats à fouetter. Mais il doit se souvenir que les morts ne leur pardonneront pas de les ignorer. Enfin, je souhaite que M. Mikati use de son intelligence, de son tact, de ses relations pour conduire le pays du Cèdre vers des horizons plus pacifiques. Je sais que la tâche est lourde et difficile. Toutefois, j’espère que cet homme, diplômé des grandes universités occidentales, pourra gouverner avec une bonne marge de liberté face aux diktats des uns et des autres. Une acrobatie difficile quand on sait combien les ingérences régionales et internationales aux multiples couleurs pèsent sur les décisions des responsables libanais.
Quels que soit les sacrifices, il faut s’obstiner pour une fois dans notre histoire moderne, à savoir qui a tué qui, qui a volé les biens publics, et les juger. Il faut aussi poursuivre en justice les États classés agresseurs. Pour nettoyer notre écurie, il faut, disais-je, un tribunal spécial pour le Liban. Eh bien, non, il faut bien plus : un tribunal international ayant un triple pôle judiciaire.


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