Le 30 juin dernier ont atterri sur leur sol natal deux otages français libérés la veille en Afghanistan. La nouvelle a parcouru le monde, mais ce ne seront que quelques heures de liesse face à 547 jours d’une accablante détention. Ce même 30 juin, à Beyrouth, le tribunal international a enfin divulgué les noms des quatre présumés coupables dans l’affaire de l’assassinat de Rafic Hariri – quelques minutes d’une juste justice face à six ans de justice bafouée. Ces deux événements du 30 juin 2011 qui, à leur prélude, ont été détenteurs de l’imprévisible malheur, socle de la cruauté et de la douleur, ont pu, dans leur prolongement, continuer à foudroyer tout édifice favorable, à endeuiller tout devoir, à enrayer toute loi... mais finalement la raison d’État démocratique l’emportera.
Il y a donc un an et demi des journalistes français, Stéphane Taponier et Hervé Ghesquière, en mission en Afghanistan, ont été capturés par les talibans. Retranchés au sein d’un paysage démesuré, un univers sans sagesse aucune, les otages vécurent la mort. Leur espace fangeux de quelques petits mètres carrés s’abîmait aux creux de vallées aussi avides de biens que l’indigence, aussi assoiffées de larmes que le Léthé, ce fleuve grec de l’oubli.
Dans cette désolation, il fallut donc aux reporters le courage d’affronter une issue redoutable et, particulièrement, l’oppression du néant. Durer en tant qu’otage, c’était s’exercer à la volonté de survie, c’était s’adapter à l’étrange resserrement. L’air, la lumière manquaient, la faim, la soif les rongeaient. La vie s’immobilisait jusque dans leurs regards qui ne pouvaient qu’étreindre la fixité des murs. Abattus par la pérennité du vide, leur instinct de conservation les maintenait miraculeusement en vie. Ils avaient malgré tout gardé la force de compter les jours, de noter ce qu’il leur restait de pensée pour ne pas perdre l’espoir d’une délivrance.
Mais les journalistes ont-ils vraiment pu se libérer de l’asphyxie, rien que par la méditation et l’autodiscipline, alors que les misères de la communauté des talibans frappaient à leur porte ? Dénués de tout bien, ne serait-ce que d’un simple rapport à autrui, ne serait-ce que d’une primitive pauvreté monacale, leur quotidien de prisonnier continuait à se fragmenter en atomes d’endurance, en particules d’espérance. Mais le fait de disposer d’une infime lucidité leur a permis de tenir 547 jours. Au bout de ce long tunnel, les deux ex-otages ont pu respirer une bouffée de ciel bleu et savourer leur libération dans une atmosphère de liesse conséquente à la qualité de leur esprit indépendant.
Oui, il faut toujours les honorer d’être revenus si vivants.
Il y a plus de six ans, un homme de bien(s) et d’opulence, un homme réputé convivial, qui voulait faire le bien de tout citoyen libanais, fut pulvérisé en un centième de seconde avec tout son convoi blindé. Ainsi, le grand Rafic Hariri a immédiatement basculé dans l’infortune des mortels et des martyrs qui l’ont précédé. Son sens de la durée fastueuse, sinon confortable, a été aussitôt expulsé dans l’atemporel. Inimitié ou colère furent peut-être la source de l’acte, mais sûrement pas la raison vertueuse, un des fondements de l’islam. Le ou les coupable(s) a/ont agi dans la fièvre de l’hostilité contre un homme dont l’image est trop puissante et dont les moyens pour y parvenir furent ceux du dialogue. « Tout individu n’est rien devant sa nation », pensait-il dans sa grande sagesse.
Par la suite, le crime monstrueux a persévéré à bâtir le temps cyclique de l’instant éternel. Chaque attentat faisait ressurgir l’horreur passée. Cela affaiblissait ne serait-ce que le désir d’une vie organisée par une législation.
Confus de honte, anémié par la menace terroriste et le chagrin des martyrs, le Liban persiste à revendiquer jusqu’à aujourd’hui la vérité, parce que sans la justice pas de pays prospère. De plus, les présumés coupables seront constamment taraudés par leur conscience égarée. Scléroser la justice n’échafaude ni sagesse ni liberté de penser.
La justice ! clame-t-on encore pour ne pas se laisser entraîner par le Léthé, pour que toute âme soit en paix, et discerner un peu de cette joie qu’un flot de sang martyr ressentirait dans l’au-delà. La justice ! Non pas celle des paroles avidement politiques, mais celle, pragmatique, qui travaille dans sa volonté de détermination à une vie meilleure, sans énormité, afin que tout se reconstruise dans une charpente solide.


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