Je crois que M. Hassan Nasrallah n’a pas su faire la part des choses et saisir la perche tendue par l’acte d’accusation.
Y a-t-il anguille sous roche ?
En effet, je ne pense pas que les quatre personnes, aussi haut placées qu’elles puissent être dans la hiérarchie de son parti, aient de leur propre chef décidé, par une nuit sans lune, de créer un cataclysme en assassinant le président Rafic Hariri.
Si tel était le cas, il s’agit d’insubordination, même de rébellion à l’état pur, passible de cour martiale, d’autant plus qu’il y a quelques jours, M. Nasrallah avait publiquement reconnu que les services sécuritaires de son parti étaient tamponnés par un service secret international.
Il m’arrive de temps à autre de lire des romans d’espionnage, mais m’engager sur cette voie relève de la spéculation, je tiens trop à ma peau pour m’y aventurer, d’autant plus qu’il y a des spécialistes pour ce genre d’enquête, ils n’ont pas pointé du doigt cette hypothèse.
J’ajouterai que le président Rafic Hariri était, les derniers temps de sa vie, incontournable sur l’échiquier mondial. Il se battait avec la dernière énergie pour juguler les complots qui, inlassablement, se tramaient contre son pays. La décision de le faire disparaître ne relevait sûrement pas des quatre personnes mentionnées dans l’enquête, encore moins de leur parti ou de ses protecteurs.
Assassiner Rafic Hariri fut une décision prise aux plus hauts niveaux de la planète. M. Nasrallah n’a pas saisi cette nuance. À défaut de jouer le jeu, aider à faire éclater la vérité, si, comme il le prétend, ses quatre sbires sont innocents, il s’est placé lui-même dans le collimateur des instances internationales et en plein dans l’œil du cyclone.
S’il ne s’agissait que de sa personne ou de son parti, tant pis, il l’aura cherché ; à lui de répondre de la témérité de ses actes. Mais c’est le pays tout entier qu’il embarque dans cette galère, les intempéries et les vagues ne sauront pas différencier un Libanais d’un autre.
Ce monologue du samedi soir m’a fait penser à la grenouille de La Fontaine. Mais en éclatant, c’est nous tous qu’elle éclaboussera. Il n’y a pas de bons ou de mauvais chiites, maronites, sunnites, druzes, catholiques, et j’en passe ; il n’y a que des Libanais qui aspirent à vivre ensemble et en paix, sous la férule de lois applicables à tous.
Il n’est permis à personne de prendre le peuple libanais en otage pour, d’une manière détournée, établir son propre canton, ses propres lois, sa propre armée, sa propre police, sa propre justice, puis étendre ses tentacules et imposer subrepticement son fait accompli, en happant d’un coup tout le pays.
Je persiste et signe : nos 10 452 kilomètres carrés sont trop exigus pour être morcelés, mais immenses quand même pour être avalés, l’histoire de ces dernières décennies en est témoin.
Au sein même de cette formidable communauté, partie intégrante de notre pays, de notre culture, de notre histoire, il existe une multitude de personnes que la dictature des armes révolte, comme nous tous. Et plus encore peut-être, elles sont viscéralement ancrées à ce pays, à ses valeurs, au pluralisme communautaire qui fait sa singulière beauté.
Tout autour de nous, les régimes totalitaires s’effondrent, la démocratie trace assurément son chemin ; car une fois qu’il a humé le vent de liberté, le peuple devient insatiable, et même la répression la plus féroce ne peut l’arrêter. Que serait-ce s’agissant d’une communauté qui voit en bordure du ghetto où on l’a enfermée scintiller les feux de la vie ?
En attendant, le secrétaire général du parti de Dieu est en passe de laisser filer une occasion, qui ne se présentera jamais plus sans doute, de se réconcilier avec ses compatriotes, mettre du baume au cœur de tous ceux qui ont perdu violement un être cher, démontrer aux instances internationales et au monde libre que le terme résistance n’est nullement synonyme de terrorisme.
Georges TYAN


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