Qu'on en juge : l'équipe de reporters filme au Caire une journée de manifestations sur la place Tahrir. Un député Frère musulman, récemment sorti de prison à la faveur de la révolution, est invité par les jeunes activistes de la place à s'adresser à la foule. On lui tend un micro. Ému et d'une voix habitée, il engage les manifestants à déclarer leur haine envers Israël en réplique à Moubarak, qui a promis à l'État juif la fidélité du peuple égyptien. Personne ne réagit. Pas même un écho ou l'ébauche d'un applaudissement. L'orateur, désarçonné, se reprend et sort de sa poche un Coran. Il appelle à un retour à l'islam et tente d'y aller d'un petit prêche de circonstance. Même extraordinaire absence de réaction. Il est aussitôt prié par un jeune de céder la tribune. Celui-ci le prend à part pour lui expliquer qu'il se trompe de cause : « Ici, nous ne réclamons que la liberté. »
Contre toute attente, la jeunesse égyptienne, comme la jeunesse tunisienne - et sans doute seront-elles relayées en ce sens par leurs congénères arabes sous dictature, sont totalement insensibles aux slogans cryogénisés du siècle dernier. Elles n'ont plus les moyens d'acheter les idéologies creuses de leurs pères. Ce qu'elles veulent, c'est du travail, de l'instruction, une vie décente. La liberté, c'est exister en tant qu'individu, ne pas être traité comme un élément d'une masse, ne pas craindre le bâton, ne pas espérer la carotte. D'avoir réussi à dégommer des dictateurs idolâtrés depuis des décennies leur vaut l'admiration du monde. La nôtre aussi, modestement. Ne connaissant pas d'autre Égyptien dans mon entourage, j'en ai chaleureusement félicité mon marchand de légumes. Il était tout de même reconnaissant à Moubarak d'avoir quitté le pouvoir plus décemment que Kadhafi. Preuve pour lui que les Égyptiens n'ont tout de même pas eu tort 30 ans durant !
Et nous Libanais ? Nous qui nous vantons d'être libres jusqu'à l'anarchie dans ce pays où l'on n'est même pas capable de respecter un feu rouge ; qu'attendons-nous de l'avenir ? À l'heure où les autres conquièrent leur habeas corpus, nous nous languissons après un gouvernement qui assure notre sécurité, nos infrastructures, qui gère honnêtement l'argent public, qui soit capable de juguler cette dette qui se creuse d'année en année... qui soit déjà capable de se former. Le monde est mal fait, mais comme dans « Le Destin », chef-d'œuvre du cinéaste Youssef Chahine, « Alli sotak bil ghina, lissal'aghani moumkina » : il est encore permis de chanter.

