À cette silencieuse décrépitude fait écho le gai bourdonnement d'une foule enfin libérée des servitudes du jour. « Boukra » est encore loin ; pour l'heure on rentre chez soi. Les cloches des églises carillonnent. Agitation devant le supermarché. Le feu est vert, mais le premier de la file ne l'a pas vu. Les autres se dépêchent de l'avertir - à grand bruit. Dans quelques minutes, dix, neuf, huit, il n'y aura plus personne dehors. La nuit glissera sur les façades moribondes, et la vie surgira en 220 v par touches lumineuses, ici, là, bientôt partout. Il y a quelque chose d'émouvant à contempler cette tranquillité débonnaire. Quelque chose de douloureux à constater que ce degré zéro de stabilité nous fut longtemps interdit.
Printemps. Il fait doux. Flore spontanée au pied des murailles. Violet des campanules, rose et blanc d'un cyclamen égaré, orange vif des capucines. Dans la précieuse monotonie des saisons, Beyrouth retrouve la paix comme on reprend le vélo, en hésitant un peu avant le retour des réflexes. Aujourd'hui, nous célébrons la première fête islamo-chrétienne jamais inventée. Quoi qu'on en pense, après tant de conflits, de rejets, de replis, après tant de sang versé de part et d'autre, cette idée de placer les deux communautés sous la protection maternelle de la Sainte Vierge est d'une douceur infinie. Et même si d'avoir connu le même enfer ne nous conduira pas aux mêmes paradis, il y a du bonheur à se sentir réconciliés. Ce 25 mars, Marie a appris de l'Ange qu'elle porterait un enfant. Dieu ou Prophète, cet enfant annonçait l'avènement de l'Amour. Pouvait-on imaginer plus belle date ?

