Déjà voisins en termes de géographie, voici que l'Égypte et le Soudan se retrouvent côte à côte en ce moment sous les feux de l'actualité. La première est encore sous le choc du sanglant attentat à la bombe perpétré à la Saint-Sylvestre contre une église d'Alexandrie, dont les secousses témoignent de la gravité que revêt désormais la question copte dans le plus populeux des pays arabes. Le Soudan, lui, se résigne à la sécession pacifique de sa moitié méridionale : pacifique n'étant évidemment que façon de parler, puisque excepté de rares périodes d'accalmie, Nord et Sud se sont combattus de 1955 jusqu'à la signature d'un accord de paix en 2005. Cette guerre de cinquante ans aura fait au total non moins de deux millions de morts.
Bien que de diverses manières, les deux poids lourds arabo-africains arborent les stigmates d'un même mal affectant le vaste monde arabo-musulman, à savoir la difficulté d'absorber harmonieusement les particularités culturelles qui, sous un trompeur aspect d'uniformité et d'homogénéité, y abondent pourtant : la diversité allant des Arabes non musulmans aux musulmans non arabes, en passant par les non-musulmans et non-Arabes. Ce mal, on s'en doute, n'a pas pour principale cause l'état pitoyable de la démocratie dans cette partie du globe, les traditions autocratiques qui y fleurissent ou la corruption ambiante : le maître venin, c'est l'irruption sur la scène d'un fanatisme violent, meurtrier, doublement criminel en définitive, du moment qu'il invoque outrageusement le message céleste pour tenter de justifier ses forfaits.
Peu de dirigeants arabes ou musulmans se sont hasardés à croiser le fer avec le monstre ; et nombre d'entre eux doivent constater aujourd'hui que ménager celui-ci, le caresser dans le sens du poil ne fait à la longue que décupler ses prétentions, que le rendre toujours plus audacieux. Le président Hosni Moubarak est sans doute du nombre qui, sous la pression des islamistes, en sera venu à cautionner une scandaleuse exclusion politique et administrative des coptes, qui représentent pourtant dix pour cent de ses administrés : mieux encore, et d'un point de vue ethnico-culturel, ils se veulent la tranche la plus authentiquement égyptienne de la population. Ce sont ceux-là mêmes pourtant - on croit rêver - que l'on répugne tant à intégrer...
Bien plus enchevêtrées sont au Soudan les lignes de clivage, sinon de fracture : ici un Nord arabe et musulman, lui-même en proie aux rivalités tribales et massivement attaché néanmoins à la loi de la charia ; et là un Sud noir, animiste et partiellement chrétien, guère épargné lui non plus, au demeurant, par les querelles intestines ;dans le Sud le gros des gisements de brut, dans le Nord les installations de raffinage et les terminaux pour tankers, ce qui va commander pour les deux parties un partage équitable des ressources pétrolières ; et entre les deux, une frontière qu'il reste à délimiter.
C'est dire qu'en se prononçant dès demain pour l'indépendance (les résultats du référendum étalé sur six jours ne laissent en effet aucune place au doute), les Soudanais du Sud, s'ils réalisent enfin leurs aspirations, ne sont pas encore au bout de leurs peines et qu'ils devront compter longtemps encore sur l'assistance internationale : américaine surtout, ce processus étant notoirement le bébé de l'Oncle Sam. Auquel Oncle Sam on doit déjà l'éclatement de l'Irak et l'émergence d'un Kurdistan quasiment indépendant, devenu le refuge des chrétiens irakiens pourchassés par le terrorisme.
En se soumettant d'avance à la volonté, quelle qu'elle soit, des Soudanais du Sud, le régime paria de Omar el-Bachir, quant à lui, ne fait pas que sacrifier à la nécessité de réalisme. Car l'Amérique - encore elle - a bruyamment applaudi à la douloureuse séparation acceptée par le président soudanais, allant jusqu'à laisser entrevoir une ère nouvelle de coopération avec son gouvernement, lequel figure en bonne place pourtant sur la liste des amis du terrorisme et est même l'objet de sanctions ; la France s'est aussitôt mise au diapason en relançant ses relations bilatérales avec Khartoum.
Reste à savoir quels trésors de diplomatie il faudra à l'Occident pour expliquer l'apparente rédemption d'un président dont l'arrestation pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité, commis au Darfour, est réclamée par le Tribunal pénal international de La Haye.
Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
Bien que de diverses manières, les deux poids lourds arabo-africains...


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