La bourse ou la vie, telle est l'odieuse sommation qui, du dehors comme du dedans, est adressée en ce moment au pays.
La bourse, c'est l'attachement de l'écrasante majorité des citoyens aux idéaux de droit et de justice, c'est le vœu de voir enfin châtier les assassins d'hier, c'est l'espoir que la fin de l'ère de l'impunité ne pourra que dissuader les assassins à venir, les assassins d'avenir. Quant à la vie généreusement laissée sauve, ce ne serait pas en réalité une vie. Car le Liban ne serait plus le Liban s'il devait, par la force du chantage, se soumettre une nouvelle fois à la tutelle syrienne ou se laisser envahir, dans sa ligne politique comme dans sa texture sociale et ses traditions libérales, par l'idéologie révolutionnaire des mollahs iraniens. De nous proposer des armes tout en se promettant d'aller narguer Israël tout au bord de la frontière sud ne suffit certes pas à faire de Mahmoud Ahmadinejad, attendu la semaine prochaine en visite officielle, un ami sincère du Liban. Pas plus que de nous vendre à bon prix des kilowatts halal ne pourra faire passer le courant.
C'est dire que dans le cas très particulier qui est le nôtre, la bourse et la vie forment un tout indissociable. Se laisser dessaisir de la première, ce n'est guère, comme d'aucuns seraient tentés de le croire, s'assurer la seconde. C'est seulement perdre celle-ci par petits morceaux : c'est mourir quand même, mais à petit feu. Pour cette raison, et malgré le spectre de la guerre et du chaos frénétiquement agités en ce moment, il serait tout aussi suicidaire, en fin de compte, de céder au chantage. De clamer, comme le fait le 14 Mars, son refus d'opter entre justice internationale et stabilité interne, sa détermination à obtenir les deux, n'est pas assez cependant. Certaines erreurs et omissions ont donné en effet aux ennemis du Tribunal spécial pour le Liban le sentiment qu'une fois pris dans l'engrenage des concessions, le Premier ministre Saad Hariri n'était plus en mesure de faire marche arrière. Et que face à la cour de La Haye, ils détenaient à leur tour une cause célèbre avec l'affaire dite des faux témoins.
On ne déplorera jamais assez l'incroyable maladresse avec laquelle le chef du gouvernement disait, le mois dernier, son regret d'avoir lancé des accusations hâtives contre la Syrie, à l'époque premier suspect dans le meurtre de son père. Dans cette déclaration faite à un quotidien saoudite, Hariri imputait à ces témoins la responsabilité d'une rupture avec Damas résultant en réalité, faut-il rappeler, du vaste ras-le-bol populaire que fut la révolution du Cèdre : laquelle rupture, convient-il de rappeler aussi, survenait alors que les faux témoins n'existaient pas encore et que l'enquête internationale n'avait même pas encore démarré. Blanchi avec plus de hâte encore, le régime de Damas s'abstenait pourtant de formuler le moindre regret et ne tardait pas à redoubler de pressions sur Beyrouth, lâchant la bride à ses alliés locaux et allant jusqu'à émettre des mandats d'arrêt contre les proches du Premier ministre.
Tout aussi maladroite aura été la gestion du dossier des dénonciations calomnieuses, ce qui a fini par imprimer un effet boule de neige à une affaire qui n'était au départ qu'un épisode parmi d'autres dans un drame fleuve. Ce n'est que sur le tard et sous la pression - notamment la menace d'un retour au boycottage des réunions du Conseil des ministres - que le gouvernement s'apprête à débattre de la question : étant entendu d'office, et là réside le plus étonnant, qu'en tout état de cause, cette gesticulation judiciaire ne saurait mener bien loin puisque les dépositions litigieuses demeurent, jusqu'à nouvel ordre, sous la garde exclusive du procureur international, par souci de préserver le secret de l'enquête.
C'est en remuant du vent que l'on cherche à provoquer la tempête. Or jamais les préjudices qu'ont pu subir quatre généraux au passé sécuritaire des plus chargés, arrêtés puis libérés pour insuffisance de preuves, ne pourront faire le poids face à l'hécatombe de martyrs tombés pour l'indépendance.
Issa GORAIEB
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