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Frontières, mode d’emploi

Le Liban est un de ces pays que poursuit obstinément la guigne des frontières. Cette fâcheuse prédisposition est apparue dès la proclamation, en 1920, de l'État du Grand Liban ; fixées par la puissance mandataire française, les limites géographiques de notre pays étaient aussitôt contestées en effet par un voisin syrien criant à la spoliation.

À ces prétentions syriennes, assorties d'arguments prétendument historiques, ne tardaient pas à s'ajouter les convoitises des colonisateurs juifs de la Palestine qui voyaient dans le Liban-Sud, délimité par le fleuve Litani, le prolongement naturel de la Galilée biblique. Les choses n'ont pas trop changé depuis. Ainsi la Syrie s'est bien résignée à instaurer des relations diplomatiques avec le Liban, ce qui lui valait en retour une précieuse réhabilitation internationale ; mais elle ne se prête que de bien mauvaise grâce à un tracé des frontières. Elle parle de mettre sur pied une coordination sécuritaire syro-libanaise visant à la lutte contre la contrebande et le terrorisme, et elle maintient dans le même temps en territoire libanais des bases de groupes palestiniens armés qui lui sont inféodés. Bonne fille, la République libanaise, elle, en est déjà à un fort séduisant plan de réaménagement des postes-frontières, même si la diligente charrue devra passer un bon moment à attendre les bœufs...

Au permanent souci de la terre s'est joint, pour notre pays, celui de l'eau : celle-là même dont regorgent par exemple les fameuses fermes de Chébaa, ce qui explique la répugnance qu'ont les Syriens, autant que les Israéliens, à admettre la libanité de ce territoire occupé. Jamais deux sans trois : voilà que l'eau de mer vient corser, de son sel, l'indigeste sauce, avec cette prospection pétrolière sauvage à laquelle se livre actuellement Israël en empiétant sans vergogne sur les eaux territoriales libanaises. Voilà aussi hélas que pour défendre ses très légitimes intérêts, le Liban officiel offre une fois de plus en spectacle l'incroyable conception qu'il a de certains types de frontières, comme de l'usage qui doit en être fait.

Lequel, du gouvernement ou du Parlement, est-il habilité à voler au secours du gaz naturel et de l'or noir dormant sous les flots et sur lesquels entend faire main basse le pirate israélien ?

 

Telle est l'ahurissante question du jour, dans une république où aucune barrière ne vient plus sanctionner la règle de la séparation des pouvoirs : un pays où, aussi, les grands projets d'utilité publique donnent souvent lieu à des rivalités bassement affairistes entre les puissants. Dans la démocratie abâtardie qui nous sert désormais de système, cette frontière essentielle n'est d'ailleurs pas la seule à avoir disparu ces dernières années. Quelle différence y a-t-il encore entre majorité et minorité parlementaires, la première se voyant privée du droit de gouverner et la seconde s'arrogeant un droit de veto sous prétexte de nécessaire consensus ?

Ne restent plus en place hélas que ces cloisons politiques et idéologiques quadrillant notre minuscule pays : lignes de fracture promptes à se muer en tranchées, les seules frontières en somme que se seront appliqués à cultiver et à entretenir les Libanais.

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb

Le Liban est un de ces pays que poursuit obstinément la guigne des frontières. Cette fâcheuse prédisposition est apparue dès la proclamation, en 1920, de l'État du Grand Liban ; fixées par la puissance mandataire française, les limites géographiques de notre pays étaient aussitôt contestées en effet par un voisin syrien criant à la spoliation.À ces prétentions syriennes, assorties d'arguments prétendument historiques, ne tardaient pas à s'ajouter les convoitises des colonisateurs juifs de la Palestine qui voyaient dans le Liban-Sud, délimité par le fleuve Litani, le prolongement naturel de la Galilée biblique. Les choses n'ont pas trop changé depuis. Ainsi la Syrie s'est bien...