C'est un fort légitime sentiment de fierté nationale qu'aura suscité le bref séjour dans la mère patrie du Mexicain d'origine libanaise Carlos Slim, l'homme le plus fortuné du monde.
Fortune, monde : voilà bien deux maîtres mots qui n'ont cessé d'alimenter la légende du Libanais non point errant mais itinérant, s'en allant découvrir l'eldorado sur les terres les plus lointaines. De cette quête millénaire relève le saisissant paradoxe d'un génie libanais internationalement reconnu (génie des affaires, génie scientifique, littéraire, scientifique et autre) : génie passant toutefois pour s'affirmer plus volontiers aux quatre coins de la planète que sur son sol propre, livré aux luttes intestines et au désordre.
En venant renouer physiquement, charnellement autant que sentimentalement, avec le pays de ses ancêtres, Carlos Slim aura comblé le vœu de tous ceux qui ont à cœur de préserver, d'entretenir et d'intensifier le contact avec les populations émigrées : vœu que formulait l'an dernier la Fondation maronite dans le monde par la bouche de son infatigable président Michel Eddé en lançant une invitation ouverte au célébrissime milliardaire, même si cette visite, dont le déroulement a été minutieusement programmé par le secrétaire général du Conseil de la privatisation Ziad Hayek, est vierge de toute connotation communautaire.
Cela dit, qu'attendent précisément les Libanais d'un Carlos Slim littéralement assailli par les auteurs de suggestions et de projets propres, selon eux, à revitaliser le Liban ? Avec la surprenante simplicité qui le caractérise (et qu'il m'a été donné de constater de près, grâce à l'exquise hospitalité du très dynamique ambassadeur du Mexique Jorge Alvarez, qu'anime par ailleurs une authentique passion pour notre pays), c'est l'intéressé lui-même qui aura entrepris de renverser les termes de la question : que fait de sérieux le Liban pour attirer et rassurer les investisseurs ?
On n'édifie pas des empires financiers d'une telle envergure sans prêter le flanc aux attaques, sans faire des envieux, sans se faire des ennemis, sans non plus voir s'enfiévrer les imaginations et fleurir les images d'Épinal. Or critiqué par les uns pour sa stratégie du monopole, porté aux nues par les autres pour son action philanthropique en Amérique latine, Slim est avant toute chose un homme d'affaires aussi réaliste qu'astucieux, qui croit qu'on ne peut combattre la pauvreté par la charité, mais seulement par la promotion de la santé et de l'éducation et par la création d'emplois.
Même ployant sous une énorme dette publique, même confronté à un manque dramatique d'opportunités de travail qui pousse la jeunesse au départ, le Liban n'est pas précisément un pays pauvre. C'est de la pire forme de pauvreté, la plus effrayante aux yeux des investisseurs, qu'il souffre cependant, et c'est l'indigence en matière de suprématie de la loi. Car c'est à l'ombre d'un État encore embryonnaire, d'une démocratie approximative, d'une Constitution occultée sous prétexte de consensus, d'une émulation entre l'armée régulière et la milice, d'un système judiciaire souvent sensible aux ingérences des différents pouvoirs et d'un blocage persistant des réformes structurelles promises aux pays donateurs, que s'obstine à bouillonner l'extraordinaire vitalité libanaise.
Aussi longtemps qu'on n'y aura pas mis bon ordre, tous les Carlos Slim de la diaspora resteront en panne de miracle libanais.
Issa GORAIEB
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