On applaudit volontiers à l'assainissement de l'appareil judiciaire annoncé lundi par le ministre Ibrahim Najjar. On se réjouit, de même, du prompt et ferme soutien apporté hier par le président Sleiman à ce qu'il a judicieusement qualifié de premier pas sur la voie de l'indépendance de la justice, elle-même prélude à une réforme de l'administration étatique. Passé les réjouissances cependant, on n'oublie surtout pas que tout cela n'est encore que l'amorce du début du commencement d'un processus débordant largement le cadre administratif et qui tient bien davantage, en réalité, au singulier comportement politique dont souffre notre pays.
Le ministre de la Justice a catégoriquement exclu toute considération politique ou personnelle dans la conduite de l'opération en cours. La sincérité de ce brillant juriste à la moralité irréprochable ne saurait, certes, être mise en doute. Il reste que même les meilleures volontés du monde peuvent s'avérer impuissantes face aux travers d'un système absolument vicié à la base. Il y a des années déjà que l'appareil étatique tout entier est dépecé, noyauté, arraisonné, anschlüssé par les forces politiques antagonistes.
Comme si le fractionnement du gouvernement en quotes-parts autonomes, rebelles par définition à toute solidarité ministérielle, n'était pas encore assez, c'est chaque train de nominations de fonctionnaires qui tourne invariablement à la foire d'empoigne. Pour caser sa clientèle on s'arrache les postes de directeur général, d'ambassadeur, alors pourquoi pas de juge ? Il arrive bien que les parties transigent, qu'elles procèdent à des échanges. Mais quand s'effondre la règle du donnant, donnant, quand entre en jeu cette véritable hérésie constitutionnelle qu'est la minorité de blocage au sein du gouvernement, on n'a aucun scrupule à laisser vacantes, des années durant parfois, des charges sécuritaires, politiques, diplomatiques ou administratives des plus sensibles pourtant. Ce fut longtemps le cas de la Sûreté générale, c'est toujours le cas - et de manière fort éloquente - de l'Inspection judiciaire, privée de président.
Qu'il existe au Liban des magistrats corrompus, le fait est bien connu hélas. L'un d'eux vient d'être démis de ses fonctions pour avoir, dit-on, accepté des pots-de-vin et s'être logé en prime une balle dans le pied afin de simuler un attentat contre sa personne. 18 autres sont promis à la charrette, et on ne versera pas des larmes sur leur sort. Mais on n'ôtera pas pour autant de l'homme de la rue le pénible sentiment que tous ceux-là n'étaient que des ripoux solitaires, des sans-piston, privés de protecteurs patentés. C'est dans cette mesure précisément qu'est tout à fait crédible l'assurance officielle que les dossiers délictueux actuellement examinés ne revêtent aucune connotation politique.
Mais qu'en en est-il des autres, ceux hissés sur leur siège par des caïds politiques, qui deviennent les obligés de ces derniers. Et qui, sans nécessairement succomber à la tentation de l'argent et tout comme nombre de hauts fonctionnaires, peuvent réserver leur loyauté à leurs bienfaiteurs plutôt qu'au droit, à l'État, au citoyen ?
Ce n'est pas la justice seule qui est malade au Liban. Et de le saisir par un seul bout ne suffira jamais à rompre le cercle (ô combien ) vicieux.
Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
Le ministre de la Justice a catégoriquement exclu...

