Incroyable cette facilité, cette insolente aisance avec laquelle d'aucuns usent de la chose et de son contraire pour se livrer à la même grossière mais pernicieuse supercherie, pour poursuivre imperturbablement, méthodiquement, le travail de sape qui vise, l'une après l'autre, les diverses institutions de la République.
Un pouvoir exécutif neutralisé, condamné à la paralysie au nom d'une règle de consensus national totalement dévoyée de sa fonction première ; un pouvoir législatif qui a été verrouillé, bâillonné par son propre président et qu'on a vidé de tout sens en violant une autre règle non moins essentielle en démocratie, celle qui distingue une majorité parlementaire d'une minorité ; une armée régulière doublée d'une armée partisane et privée : et pour finir, cette féroce attaque contre le troisième pouvoir. Le dernier encore debout, sachant que les agressions et atteintes diverses contre le quatrième, la presse, n'ont guère manqué ?
Personne ne peut contester qu'elle est loin d'être parfaite, la justice, qu'elle est fragile et vulnérable, qu'elle est souvent sensible à l'excès aux pressions comme aux manœuvres de séduction, que celles-ci proviennent de l'Autorité en place, des forces politiques ou encore des pouvoirs occultes. Elle a, dès lors, besoin d'un sérieux coup de balai, la justice ? C'est l'évidence même, une fois de plus. Il reste que dans l'état d'éclatement larvé où se trouve le pays, c'est le bébé que l'on se propose apparemment de jeter avec l'eau du bain. Le mal qui affecte la justice, toutes ces tonitruantes consciences, soudainement réveillées, viennent seulement de le constater en effet. Or cela fait des années que nombre de magistrats courageux et intègres (ils existent, fort heureusement, et leurs réputations sont bien plus immaculées et enviées que ne pourront jamais l'être celles de leurs détracteurs ) s'égosillent vainement à réclamer l'assainissement de l'appareil judiciaire.
C'est dire que la vertueuse campagne de l'opposition n'est autre chose qu'une exploitation - aussi flagrante, aussi primaire que frénétique, au demeurant - de l'affaire des quatre généraux détenus 44 mois dans le cadre de l'enquête sur l'assassinat de Rafic Hariri, et qui viennent d'être remis en liberté par le juge de la mise en état relevant du Tribunal spécial pour le Liban. C'est précisément cette précarité de la justice nationale qui a nécessité le recours à un tribunal à caractère international pour traiter d'un si grave dossier. Et si ce tribunal a tant tardé à se mettre en place, avant que de réparer l'injustice infligée à ces officiers, c'est bien parce que ce sont ces mêmes et vertueux réformistes qui, pour des raisons elles aussi flagrantes, ne voulaient pas de cette instance internationale. Qui ont crié à la marginalisation d'une justice locale aujourd'hui décriée. Qui, entre autres procédés, rien moins que démocratiques, ont démissionné à grand fracas du gouvernement, ont verrouillé le Parlement, ont occupé des mois durant le centre-ville de la capitale.
On ne saurait perdre de vue, par ailleurs, que cet inique article 108 du code de procédure pénale supprimant toute limite de durée des détentions préventives, ce sont encore eux qui, sous l'ère de la tutelle syrienne, l'ont imposé au vote de l'Assemblée pour mieux étouffer les premiers balbutiements de la contestation nationale. Ce sont encore et toujours eux et leurs protecteurs qui, des organismes sécuritaires, chargés de préserver la sécurité publique et de veiller au grain terroriste, ont fait de sinistres officines vouées à l'espionnage des citoyens, aux atteintes à leur intégrité et à leur dignité, à la répression brutale, à la torture, mortelle parfois, sans que nulle de ces belles âmes s'en émeuve jamais.
C'est une réponse empreinte d'équilibre, d'objectivité et de dignité que le Conseil supérieur de la magistrature, réuni en session extraordinaire, a apportée hier aux outrances des derniers jours. Plus digne toutefois eût été cette riposte si, pour éviter tout déplaisant malentendu, le procureur général, personnellement mis sur la sellette, avait songé à retarder, ne fût-ce que de quelques jours, la cure d'eaux à Karlovi Vari que requiert son état de santé. On peut regretter surtout l'absence de toute démonstration collective de solidarité de la part du corps de la magistrature, atteint tout entier dans son honneur en effet par les salves d'accusations.
Quant au retour à l'unanimité des premiers jours, auquel appelait l'autre soir le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah, il mériterait tout de même mieux qu'un savant tour de passe-passe. Car pas plus qu'on ne devrait accuser quiconque sans preuves dans l'affaire Hariri, on n'est en droit de le blanchir d'autorité, et sans y être le moins du monde habilité. On ne peut pas favoriser de manière crédible la filière israélienne quand on se refuse même à considérer les présomptions, pourtant sérieuses, pesant sur la Syrie. Et surtout, on ne peut pas retirer d'une main - ce rejet par avance de toute décision du tribunal qui n'aurait pas l'heur de plaire - ce que l'on offre de l'autre.
Issa GORAIEB

