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Nos lecteurs ont la parole

Immortel Amin Maalouf

Par Dr Joseph KREIKER

« L’homme a survécu jusqu’ici parce qu’il était trop ignorant
pour pouvoir réaliser ses désirs.
Maintenant qu’il peut les réaliser, il doit les changer ou périr. »

 

Williams Carlos Williams

L´Académie française, une prestigieuse institution fondée par Richelieu en 1635, vient de désigner un heureux immortel : Amin Maalouf. Le jeudi 23 juin, après deux tentatives infructueuses en 2004 et 2007, il est élu avec 17 voix sur 24 au premier tour du scrutin. Il succède à Claude Lévi-Strauss, anthropologue décédé en octobre 2009, au fauteuil 29. Le Liban est le quatrième pays à rentrer sous la Coupole, après l’Argentine (1996), la Chine (2002) et l’Algérie (2005). Ils étaient onze lettrés à présenter leur candidature pour s’asseoir à ce prestigieux fauteuil 29.
L’Académie française a un double rôle : veiller sur la langue française, sur ses qualités, sur ses évolutions, et parrainer des actes de mécénat. Une soixantaine de prix littéraires sont décernés chaque année. Depuis 1986, elle octroie le Grand Prix de la Francophonie qui affirme le soutien de l’académie au rayonnement de la langue française dans le monde francophone. Un patrimoine commun à des millions de personnes qui parlent la même langue qui est à la fois facteur d’identité et instrument de communication.
Amin Maalouf, un nouvel immortel. Une joie et un honneur pour l’auteur, sa famille, ses amis, le Liban et la France. Une immortalité qui reflète celle, millénaire, des cèdres de notre pays.
Rien ne résume un homme, pas même ses idées. Une œuvre immense, portant sur des thèmes aussi divers, est difficile à résumer. Son œuvre s’intéresse au rapprochement des civilisations et des confessions, à l’exil et à l’identité. Il est tout aussi difficile de définir le personnage, un nomade planétaire et un alpiniste qui a la « sensation du sommet », qui fait honneur à ses origines.
Il « n’aime pas le mot racine et encore moins l’image ». Il leur préfère la notion d’origine, de route. Pour lui, « les racines s’enfouissent dans le sol, se contorsionnent dans la boue, s’épanouissent dans les ténèbres ; elles retiennent l’arbre captif dès la naissance et le nourrissent au prix d’un chantage : “tu te libères, tu meurs”. Les arbres doivent se résigner. Ils ont besoin de leurs racines, les hommes pas ». Il a préféré naviguer sur des « routes qui l’ont convoyé, porté et poussé au zénith ». Il affectionne les ailes qui respirent les hauteurs et qui convoitent le ciel.
Amin Maalouf est l’auteur de sept romans, de nombreux essais et livrets d’opéra, traduits dans une multitude de langues. Une œuvre récompensée par le prix Goncourt pour Le Rocher de Tanios et le prix du Prince des Asturies des lettres en 2010 en Espagne. En mars 2011, il a été choisi pour le Man International Booker Prize. Et aujourd’hui, il entre sous la coupole de l’Académie française.
C’est toujours un plaisir de lire et relire Amin Maalouf, tellement son style coule de source ; les textes stimulent l’imagination ; les récits défilent devant nos yeux comme des images de scènes vivantes. Ses ouvrages ne laissent jamais indifférent ; ils sont des livres d’histoire, comme Les Croisades vues par les Arabes, qui dépeint la confrontation entre l’Europe chrétienne et le monde oriental musulman. Une vision renversée des conflits meurtriers qui ont mis face à face deux mondes qui continuent de s’affronter successivement à travers les clivages idéologiques et les clivages identitaires qui prennent le devant dans ce monde contemporain. Dans Les Identités meurtrières, il aborde le besoin et les problèmes d’appartenance collective, les dérapages destructeurs du désir d’identité, une usine à fabriquer des tueurs. Un essai qui devrait être un document de chevet pour les responsables politiques. « L’identité n’est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l’existence. » Il illustre le lien étroit entre la langue et l’identité. Les clivages idéologiques ont cédé la place aux clivages identitaires. Un Occident arrogant, ne respectant pas ses valeurs en dehors de ses frontières, avec une supériorité militaire, économique, poussé par une volonté de dominer, et un monde arabe humilié, incapable de suivre la marche du siècle, constituent un amalgame explosif. Une situation où tout dialogue entre le monde arabo-musulman et l’Occident devient difficile sinon impossible.
Léon l’Africain, Samarcande, Les Jardins de lumière : des chefs-d’œuvre. Léon, qu’on appelle aussi « le Grenadin, le Fassi, le Zayyati, mais qui ne vient d’aucun pays, d’aucune cité, d’aucune tribu. Il est le fils de la route, sa patrie est caravane et sa vie la plus inattendue des traversées... Léon résume la culture méditerranéenne de son temps, une Europe plongée dans l’intolérance, l’inquisition, la Reconquista et un Maghreb tolérant.
Dans son dernier essai, Le Dérèglement du monde, Amin Maalouf affirme que le XXIe siècle doit être scientifique et éthique. Nous vivons une époque de « dérèglement intellectuel, économique, financier et climatique qui entraîne la planète dans une zone de turbulences aux conséquences imprévisibles ». Une époque qui relève moins d’une guerre de civilisation que de « l’épuisement des civilisations » et du fait que les hommes ont atteint un « seuil d’incompétence morale ».
Aujourd’hui, Amin Maalouf, retiré à l’île d’Yeu, continuera de nous enrichir et nous envoûter de ses nouveaux romans. Je l’espère et le souhaite, comme tous les lecteurs admiratifs de cet extraordinaire et talentueux auteur.

« L’homme a survécu jusqu’ici parce qu’il était trop ignorantpour pouvoir réaliser ses désirs.Maintenant qu’il peut les réaliser, il doit les changer ou périr. »
 
Williams Carlos WilliamsL´Académie française, une prestigieuse institution fondée par Richelieu en 1635, vient de désigner un heureux immortel : Amin Maalouf. Le jeudi 23 juin, après deux tentatives infructueuses en 2004 et 2007, il est élu avec 17 voix sur 24 au premier tour du scrutin. Il succède à Claude Lévi-Strauss, anthropologue décédé en octobre 2009, au fauteuil 29. Le Liban est le quatrième pays à rentrer sous la Coupole, après l’Argentine (1996), la Chine (2002) et l’Algérie (2005). Ils étaient onze lettrés à présenter leur candidature pour s’asseoir à ce prestigieux fauteuil 29. L’Académie française a un double...
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