De fait, des relents de dogmatisme et de langue de bois antérieures au printemps arabe se dégagent de certains discours entendus, qui font du nouveau gouvernement le représentant d’un politiquement correct d’un autre âge.
Mais en fait, le cabinet semble plus composite qu’anachronique, et cela à un double titre. D’abord, il comprend deux composantes, l’une radicale, menée par le Hezbollah, l’autre centriste, conduite par le chef de l’État. Minoritaire, cette dernière n’en possède pas moins un précieux atout : le tiers de blocage, ce qui rassure la communauté internationale et l’Arabie saoudite, qui a accueilli hier en pieux pèlerin Nagib Mikati. Composite aussi. Dans la mesure où il comprend des éléments de grande valeur, à côté de personnalités de divers horizons, ni plus ni moins brillantes que leurs prédécesseurs, mais dont on peut prévoir qu’ils échoueront tout comme leurs prédécesseurs, face aux pesanteurs de tous ordres qui sont autant de résistances au changement.
On n’en voudrait pour exemple que la déclaration d’intentions du nouveau ministre de l’Intérieur, Marwan Charbel. Ce dernier a dit vouloir s’atteler sans délai à l’élaboration d’une nouvelle loi électorale, en prévision de l’échéance de 2013. Plus facile à dire qu’à faire. En fait, l’élaboration de cette loi sera d’autant plus centrale, au cours des deux prochaines années, que le principe de l’alternance démocratique est un défi que le Hezbollah ne s’est toujours pas engagé à respecter, comme le prouve l’antécédent de l’accord de Doha.
Le nouveau gouvernement se réunit ce matin au palais de Baabda, pour la photo traditionnelle et la désignation des membres de la commission de Rédaction de la déclaration ministérielle. Les nouveaux ministres écouteront les exhortations du chef de l’État et du président du Conseil. En fait des généralités, pour ne pas dire des banalités, sur l’importance de la cohésion ministérielle, la nécessité de travailler comme une seule équipe, et celle de s’attaquer aux problèmes de la vie quotidienne des Libanais, etc. La première réunion de la commission de Rédaction pourrait avoir lieu le jour même, ou alors jeudi.
Hostilité excessive du 14 Mars
Le terme anachronique utilisé par M. Makari résume en quelque sorte l’hostilité générale, quelque peu excessive, du 14 Mars, à l’égard du nouveau gouvernement. « C’est un gouvernement monochrome. » « C’est le gouvernement de la Syrie et du Hezbollah », affirment les grandes et moins grandes figures de ce camp. Pour le courant du Futur, un véritable danger totalitaire frappe aux portes. Pour M. Gemayel, le gouvernement est lié par des engagements externes, aussi bien au niveau des moyens que des objectifs qu’il se donne, ce qui réduit considérablement sa créativité. Toutefois, Amine Gemayel, auquel des journalistes ont demandé s’il n’exagérait pas un peu, a eu le réflexe – ou l’honnêteté – de faire machine arrière et d’admettre qu’il fallait juger le gouvernement sur ses actes, et ne pas trop en préjuger.
La déclaration ministérielle
Sur ses actes, et non pas nécessairement sur la déclaration ministérielle. En effet, il ne faut pas trop compter sur les difficultés que le gouvernement aura à rédiger cette dernière, dans la mesure où, sur ce plan, une partie des embûches ont déjà été contournées par le précédent gouvernement, qui avait notamment réglé la question des armes du Hezbollah en affirmant que c’est « l’État, l’armée et la résistance » qui défendent le Liban. Et le gouvernement actuel ne saurait dire moins, même s’il n’a pas besoin d’en dire plus.
Par contre, il en va autrement du Tribunal spécial pour le Liban (TSL), dans la mesure où, sur ce point précis, les deux grandes composantes du nouveau gouvernement sont en total désaccord.
« Il s’agira du premier test : on saura si le Liban entrera en confrontation avec la communauté internationale ou pas », affirme Khattar Abou Diab, professeur de relations internationales à l’Université Paris-Sud, cité dans une analyse de l’AFP.
Paris, Washington et l’ONU s’inquiètent de la possibilité que le nouveau gouvernement ne cesse toute coopération avec le Tribunal spécial pour le Liban (TSL), en charge de l’enquête sur l’assassinat de Rafic Hariri, souligne encore l’agence.
« Ce gouvernement ne va pas coopérer avec le TSL », estime Paul Salem, directeur du centre Carnegie pour le Moyen-Orient. Selon lui, le défi pour le nouveau Premier ministre, qui se présente comme « indépendant », libre des pressions du Hezbollah, est d’« éviter le conflit » sur cette question. « M. Mikati va tenter de manœuvrer », dit M. Salem.
Mais vu le poids politique du Hezbollah, de plus en plus prépondérant et qui vient s’ajouter à son puissant arsenal, les analystes doutent que M. Mikati puisse entrer en conflit avec le parti chiite. « Même s’il comprend des personnes qui se présentent comme modérées, en pratique, c’est un gouvernement formé sous la pression du Hezbollah », souligne Imad Salamé, professeur de sciences politiques à la Lebanese American University. « C’est un gouvernement qui va faire face au TSL. »
« La vraie bataille va se jouer lors de la rédaction de la politique générale, c’est là où on verra comment le Hezbollah et ses alliés vont mentionner le sujet », affirme Nadim Shehadé, expert sur le Liban à Chatham House, basé à Londres.
« Nous nous dirigeons déjà vers une grave crise avec l’approche de l’acte d’accusation » du TSL, prévu cette année, selon M. Shehadé. « S’il s’avère que le Hezbollah est mêlé à l’assassinat, c’est très dangereux. »
Pour certaines sources, l’acte d’accusation n’est plus loin, et le danger dont parle M. Shehadé non plus.

