Cinq mois plus tard, l'horizon semble avoir revêtu sa tunique de grisaille et les démocrates se résignent à prêcher la patience en espérant des jours meilleurs. En clair, la révolution a la gueule de bois. Cela se voit, cela s'entend. Soupçonné par l'ancien ministre de l'Intérieur Farhat Rajhi de collusion avec l'Algérie en vue de contrer la montée en flèche du parti islamiste Ennahda (20 pour cent des intentions de vote en cas de consultation populaire), le chef du gouvernement de transition, Béji Caïd Essebsi, retrouve des accents polémiques hérités des années honnies où régnait la politique politicienne. Le retard dans l'ouverture des procès de corruption ? « Nous n'intervenons pas, rétorque-t-il, dans le déroulement de la justice. » La situation à la frontière libyenne où affluent les rescapés de la bérézina kadhafienne ? « Personne ne va déclarer la guerre en raison de ces violations. »
Cela, c'était en mai dernier, en pleine période de cafouillage, quand l'État paraissait débordé par l'amoncellement des problèmes, incapable de répondre aux nombreuses interrogations de l'homme de la rue. Hier, le cabinet a tranché la question des élections pour la désignation d'une Assemblée constituante, initialement prévues pour le 24 juillet. Le scrutin se déroulera le 23 octobre, dans de meilleures conditions de liberté et de transparence. Les législatives - puisqu'il ne s'agira, dans l'intervalle, que de mettre sur pied un organisme chargé d'élaborer une nouvelle Constitution - attendront donc un temps indéfini. La mort dans l'âme, les partis politiques ont dû se résoudre à l'inéluctable, sans même chercher à réprimer leur mauvaise humeur face à une « décision politique », qui relève d'« habitudes héritées de l'ancien régime. »
Les blogueurs, ils sont des millions, branchés sur Facebook et Twitter, expriment leur désarroi. Extraits, cités par Maghrabia : « J'ai peur. À quoi cela (l'avenir, NDLR) ressemblera-t-il et qui dirigera le pays ? Un nouveau dictateur ? » « Les signaux rassurants sont faibles. On parle de Webs bloqués, de tortures, de retards dans les procès. Le temps presse. » Décliné sur tous les tons, le sentiment d'appréhension, de crainte même, est omniprésent. À juste raison, semble-t-il.
L'économie, jadis florissante, ahane sur la pente ardue de la relance, le tourisme (près de 7 pour cent du PIB) s'enfonce dans le rouge et près du quart de la population vit en dessous du seul de pauvreté, selon les chiffres officiels. Les jeunes, principale dynamo de la révolution, craignent le chômage et sa conséquence inévitable : la marginalisation sociale. Le ministre des Affaires sociales, Mohammad Ennaceur, propose une réforme en profondeur incluant un nouveau système fiscal, une relève des salaires et une amélioration des secteurs de l'éducation et de la santé. Jadis épine dorsale de la société tunisienne, la classe moyenne peine maintenant à joindre les deux bouts, en même temps que le fossé entre riches et moins nantis est loin d'être comblé. En outre, la disparité demeure flagrante entre les villes côtières et l'intérieur du pays, et, de l'avis unanime, l'accord d'association avec l'Union européenne aurait besoin d'être élargi à d'autres partenaires. L'antique « grenier de Rome » cherche son second souffle à l'heure où l'après-révolution marque le pas quand elle devrait s'atteler à la rude tâche de l'apprentissage de la démocratie.
Certes, dans la vie des nations, un presque semestre compte peu. À tout le moins pourrait-il augurer des premiers pas sur la voie du renouveau. Et surtout permettre d'éviter le vide actuel, prélude à l'extrémisme que craint la majorité des Tunisiens et auquel travaille une agissante minorité.

