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Nos lecteurs ont la parole

Beyrouth nostalgia

Par Grégoire SÉROF
Pour les dames de la haute société beyrouthine, se passer des services de Fawaz le figaro qui les coiffait dans son salon situé dans l'impasse du Roxy, entre la place des Canons et la place Debbas, était impensable tellement il était génial.
Un jour où Fawaz avait terminé de peigner sa dernière cliente, le mieux qu'il pensa faire, c'était d'aller se changer les idées, au Roxy justement, voir le dernier film en vogue dans lequel l'innocente héroïne était jouée par Joan Fontaine et le rôle du ténébreux séducteur interprété par Laurence Olivier. Dans le noir, quelqu'un s'approcha de lui par derrière, lui tapota l'épaule et lui chuchota : « Madame Tabet t'attend dehors. » - « Là, tout de suite ? Mais je regarde un film, enfin ! Dis-lui que tu ne m'as pas trouvé. » - « Elle insiste », répondit l'autre. Énervé, il sortit accueillir aussi gentiment qu'il le pouvait madame Tabet venue dans sa Lincoln Zephir conduite par son chauffeur Négib. « Fawaz, tu dois me faire une coiffure immédiatement. »
-  « Mais Madame, j'ai fermé le salon. »
- « Rouvre-le, ordonna-t-elle. Ce soir, le nouvel ambassadeur de France reçoit ses invités au Saint-Georges et je t'avertis, je dois briller. »
Le rideau métallique de son magasin relevé, c'est par un bref « OK, prenez place » qu'il se mit au travail. Au bout d'une heure agrémentée d'une profusion de gestes précis et rapides, de virevoltes de son corps agile autour de sa cliente, de la valse du peigne, du cliquetis des ciseaux, du montage des bigoudis chauffants et des caresses du séchoir ronronnant, la coiffure de madame Tabet était prête.
C'était un truc à la Marie-Antoinette avec bouclettes sur les oreilles, accroche-cœurs sur les tempes et « rouleaux en didon » qui, de chaque côté du visage, tombaient jusqu'à la naissance du cou. La coiffure achevée, il annonça : « Je ne veux pas être payé, Madame Tabet. Seulement, s'il vous plaît, dites à Négib de vous faire monter en voiture de l'autre côté de la rue, sur le trottoir du Radio City. »
Pendant que madame Tabet traversait, Fawaz a eu le loisir de se rendre compte de l'effet que son chef-d'œuvre a produit sur les gens. C'était la confusion générale, un méli-mélo de badauds et l'mmobilisation des voitures, taxis Ford « abouda'ssé » compris. Et même du « tremouaye » qui passait en ce moment. De peur de faire crouler l'échafaudage érigé sur sa tête et rentrer enfin dans sa voiture, la nouvelle madame Tabet a dû ramper sur son ventre pour passer le seuil de la portière de la Lincoln.
Faut-il préciser pour ceux, les jeunes surtout, qui voudraient retrouver aujourd'hui ces lieux mythiques de l'ancien Beyrouth, dont on leur casse les oreilles sans jamais pouvoir rien leur montrer, que la société foncière chargée de la reconstruction de Beyrouth a effacé, sans laisser de trace aucune, la place des Canons, la place Debbas, le Roxy et le Radio City pour les remplacer par un « Downtown » artificiel ? Et tant pis pour les repères historiques disparus qui, tout insignifiants qu'ils aient été, auraient pu contribuer à consolider quelque peu un sens national affaibli.
Au Saint-Georges, ce fut Marie-Antoinette en personne que l'on félicitait. L'ambassadeur de France, quant à lui, les yeux humides d'émotion, s'occupait à faire un baise-main interminable à la princesse d'Achrafieh. On dit aussi que le coiffeur Fawaz reçut in absentia, quelque temps après, sur base des images du reportage de la réception, le premier prix annuel de l'Association française des coiffeurs. Mais il ne faut pas tout croire.
Pour les dames de la haute société beyrouthine, se passer des services de Fawaz le figaro qui les coiffait dans son salon situé dans l'impasse du Roxy, entre la place des Canons et la place Debbas, était impensable tellement il était génial.Un jour où Fawaz avait terminé de peigner sa dernière cliente, le mieux qu'il pensa faire, c'était d'aller se changer les idées, au Roxy justement, voir le dernier film en vogue dans lequel l'innocente héroïne était jouée par Joan Fontaine et le rôle du ténébreux séducteur interprété par Laurence Olivier. Dans le noir, quelqu'un s'approcha de lui par derrière, lui tapota l'épaule et lui chuchota : « Madame Tabet t'attend dehors. » - « Là, tout de suite ? Mais je regarde un film, enfin ! Dis-lui que tu ne m'as pas trouvé. » - « Elle insiste », répondit l'autre....
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