La couverture de l’ouvrage.
Les mots, les images et la voix de ce poète des deux rives sont minutieusement passés au peigne fin et au tamis de l'analyse littéraire. Un «scan» qui retourne le poème comme une peau de lapin. Un éclairage neuf et inédit pour de meilleures perception et approche de l'inspiration d'un homme touché par la grâce de ce qui est entre le rêve et la vie, entre l'ineffable et l'évidence, entre l'ombre et la lumière, entre l'exil et la mémoire, entre la prosodie des vers libres et une musicalité moderne aux assonances nouvelles, entre le surréalisme et les limites indéfinissables d'un pays sans âge et sans chemin, entre la nostalgie de l'enfance et l'inéluctable fuite du temps, entre l'avant-garde des années 70 et la poésie universelle de tous les temps, entre la tragédie et l'humour, entre un monde flou et des vérités essentielles, entre la transparence et le mystère.
Sous cet angle érudit et d'une scrupuleuse minutie, voilà un éclairage instructif et révélateur sur une musique jaillie des lignes, des pages et des poèmes sans rimes (écrits de 1938 à 1985) d'un fin lettré, poète doublé d'un dramaturge, appartenant au pays des songes, des clairs de lune, du bruit de la mer, des violettes qui tremblent, des chapeaux qui jouent comme des harmonicas avec le vent («Les voyages forment la jeunesse et déforment les chapeaux», selon Mr Bob'le!), des habitants des nuages, des abricots qui ont peur des cris, des alouettes qui sont des tableaux blancs, des roseaux seuls au bord de l'eau, des arbres qui endorment les étoiles, des yeux qui se ferment avec la rose des genoux d'une femme, des granges pleines de douceur, des colombes bleues et sans nids, des désordres clairs, des oiseaux à œil de perle, du cristal translucide, du thym, du jasmin, du laurier, des émigrés qui, sans broncher, se trompent de village natal...
C'est tout ce chapelet de mots soyeux et impalpables la poésie de Schehadé. Une poésie qui taille aussi ses annexes et ses ramifications, comme un ruisseau qui s'épanouit en terre fertile, dans les dialogues d'un théâtre essentiellement poétique.
Vaste espace conquis à force de sonorités empruntées au murmure des sources, aux personnages à la fois de chair et de sang, mais obstinément en quête d'innocence ou fantasques à force d'obstination enfantine, comme un paysage surréaliste, aux émotions frémissantes, aux désirs les moins ou les plus improbables, aux aspirations d'un ailleurs sans contours, chargé de lumière et de parfums suaves et
troublants.
«Poète Schehadé»! Cette apostrophe chargée de constat, d'un salut et de la reconnaissance d'un pair est le titre d'un poème que Saint-John Perse adressait publiquement (dans Oeuvres complètes de Saint-John Perse, aux éditions la Pléiade). Pour reprendre sur un ton laudatif et admirateur: «Poète qui l'est plus? Poète qui l'est mieux?»
Né en 1910, Schehadé a insufflé un virage capital à la poésie libanaise d'expression française pour rejoindre les courants de la modernité tout en enjoignant le pas, dans les années 50-60, dans la grande aventure du nouveau théâtre aux côtés de Beckett, Ionesco, Genet et Adamov.
Ses poèmes, publiés d'abord chez GLM, sont par la suite édités en 1952 chez Gallimard. Il est vite remarqué par Max Jacob, Paul Éluard, Jules Supervielle et surtout encouragé par Gabriel Bounoure qui lui consacre plusieurs études.
Poésie fine comme de la poudre d'ailes d'un papillon avec son jaillissement empreint d'une grave retenue où surgissent des images d'une extrême délicatesse. Certains critiques à la langue vipérine ont dit qu'il s'agit là d'une sorte de sous Jean Giraudoux, surtout en ce qui concerne son théâtre. Mais cela reste de la méchanceté des cercles littéraires parisiens, car la voix de Schehadé est unique avec cette sagesse populaire millénaire qui l'habite ainsi que cette extrapolation du conte qui la caractérise. Elle peut paraître à certains moments précieuse (oui, le temps passe si vite sur les écrits!), mais elle n'en demeure pas moins un chant incontestablement fragile, d'une beauté radieuse et diaphane.


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