Depuis le début de l'histoire humaine, il existe une alternance entre un pouvoir de type démocratique et un pouvoir de type autocratique, ce dernier pouvant être conçu comme une régression par rapport au premier. L'anthropologie et la psychanalyse nous apprennent que le passage de la préhistoire à l'histoire se fonde sur des traces anthropologiques et sur un mythe. Les traces anthropologiques consistent en l'apparition, concomitante et aux quatre coins du globe, de trois traces fondamentales : le totem, l'exogamie et l'enterrement des morts. Le mythe, fabriqué par Freud, tente une explication. Au début était la horde primitive (notion darwinienne), dirigée par une brute sanguinaire, le père primitif qui possédait les richesses et les femmes, avait droit de vie et de mort sur les membres de la horde auxquels il assurait la protection moyennant leur soumission. La figure contemporaine du dictateur dérive de celle de ce père primitif.
Les fils décident de renverser le père de la horde en le tuant et en mangeant sa chair, pratiques cannibaliques dont le but était d'acquérir sa force. Une fois l'acte commis, au lieu de vouloir prendre sa place comme chacun pouvait l'espérer, un sentiment de culpabilité frappa les fils. Au lieu de faire comme le père, ils vont s'interdire de faire comme le père. Le meurtre du père devient tabou, un totem désignera symboliquement la place du père. Ce que nos premiers ancêtres ont compris, bien mieux que nous, c'est la nécessité que la place du père reste vide. Le totem la représente mais ne la remplit pas et elle doit rester vide comme pivot de la structure sociale et psychique. Quant aux femmes du groupe, et pour ne pas faire comme le père qui les possédait toutes, elles seront désormais interdites aux mâles qui devront aller chercher ailleurs, c'est l'instauration de l'exogamie et plus tard le système de parenté basé sur le tabou de l'inceste. Enfin, le cannibalisme sera tabou d'où l'enterrement des morts. Le meurtre du père de la horde primitive et ses conséquences fonderont la première communauté humaine, celle des frères et des sœurs, la première société démocratique.
Tout système autocratique peut être considéré comme une régression de la structure sociale démocratique vers la horde primitive préhistorique. Le mode principal de fonctionnement social sera alors celui de la foule, dirigée par un chef doté d'un pouvoir hypnotique, lequel pouvoir hypnotique n'étant rien d'autre que ce que la foule veut bien lui donner. Du Discours de la servitude volontaire de La Boétie à la psychologie des foules vues par Freud, l'analyse de la foule s'est affinée. Freud décrit la foule comme un ensemble d'individus qui ont perdu leur particularité et qui finissent par fonctionner comme un seul individu hypnotisé par le meneur. Le mécanisme en est le suivant : chaque membre de la foule, quel que soit le nombre, projette son idéal du moi sur le chef et s'identifie aux autres dans leur moi. C'est le renforcement du pouvoir du chef et l'appauvrissement, jusqu'au néant de celui de l'individu. Cette dernière identification du moi de l'individu à l'autre fait disparaître la spécificité de chacun, y compris l'identité sexuelle. Il n'y a plus ni homme ni femme, ni grand ni petit, ni pauvre ni riche, il n'y a plus que de l'un. Face au chef, la foule n'a plus aucune volonté, elle est hypnotisable à souhait. Elle est devenue bête.
Le printemps arabe a permis l'éclosion d'une foule nouvelle, « la foule intelligente », comme l'a nommée Howard Rheingold.
Caractérisée par l'absence de leader, « cette génération est pluraliste, sans doute parce qu'elle est aussi plus individualiste » comme l'a dit Olivier Roy. L'absence d'un leader est liée à la possibilité des connexions nouvelles qu'offrent Internet et les réseaux sociaux. Si on peut se connecter en réseau, individu par individu, on n'a plus besoin de leader, de partis politiques ou religieux, ni d'une quelconque association supra-individuelle. La transmission instantanée de l'information empêche désormais la désinformation pratiquée par les pouvoirs en place, même ceux qui se disent démocratiques. En plus, si comme l'a montré Chomsky aucun bulletin d'information n'était innocent, les téléphones portables qui filment une manifestation et la transmettent aux quatre coins du monde ne peuvent en aucun cas désinformer. L'effet hypnotique d'un écran de télévision utilisé abusivement par les leaders qui haranguent les téléspectateurs est réduit à néant.
Les rébellions ont un caractère « essentiellement moral, éthique » comme l'a dit Ghassan Salamé. Ainsi dès l'immolation de Mohammad Bouazizi, la « dignité » est devenue le mot d'ordre de la révolte. Le monde dans son ensemble comprend alors que ce n'est pas seulement le besoin matériel qui anime les foules d'aujourd'hui mais leur soif de dignité, de liberté et de démocratie. Différence majeure par rapport aux foules bêtes, la dignité caractérise bien la foule intelligente, dans le mouvement même de l'affirmation de la spécificité de chacun. Que les dictatures en place ne l'aient pas compris et réagissent en offrant l'aumône à leur peuple montrent bien leur anachronisme. Le slogan « dégage » montre désormais que le peuple ne veut plus de tyran. Et si un quelconque individu révolté aujourd'hui était tenté par une prise abusive du pouvoir demain, pour toutes les raisons précitées, il n'aura aucune place. Les révoltes du printemps arabe renouent avec le mythe du meurtre du père de la horde primitive, la place du père mort doit absolument rester vide. Ne pourra l'occuper qu'une fonction temporaire, nullement une personne.


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