Anis Daouk, qui vient de nous quitter, m'a appris deux leçons : la première est que l'amitié, comme l'amour, n'est pas une vue de l'esprit. Elle doit se traduire par des actes et exige des efforts, des manifestations tangibles... Pendant plus de soixante ans, cet avocat issu d'une des grandes familles de Beyrouth a été, à l'égard de mon père - « le Ténor » de mon livre -, d'une fidélité exemplaire. Chaque dimanche, malgré ses problèmes de santé, malgré la distance, cet être généreux se rendait à son chevet et lui apportait réconfort et affection. Dans Éloge de l'amitié, Tahar Ben Jelloun écrit à juste titre que « l'amitié ne rend pas le malheur plus léger, mais en se faisant présence et dévouement, elle permet d'en partager le poids et ouvre les portes de l'apaisement ». S'il était besoin d'illustrer encore le « vivre ensemble » libanais, il suffirait d'évoquer l'histoire de ces deux juristes, l'un maronite, l'autre sunnite, soudés comme des frères, unis par une amitié indéfectible et tout à fait imperméable aux conflits politiques ou militaires qui ont secoué le pays depuis l'indépendance ! L'autre leçon que nous enseigne Anis Daouk est qu'il ne faut pas sacrifier ses passions sur l'autel de sa profession, et qu'il est important, à côté des travaux quotidiens, de réserver une place à tout ce qui nous procure bien-être et sérénité. Quand il ne se trouvait pas auprès de sa chère épouse, de ses fils et petits-enfants adorés, cet homme d'exception, plein d'humour, prenait la mer, faisait de la plongée sous-marine, pêchait à la ligne ; il cuisinait comme le meilleur des chefs et concoctait avec ingéniosité des glaces « légendaires » ; chaque matin, il coupait du bois pour se maintenir en forme... Jamais son métier, qu'il exerçait méticuleusement, ne l'a détourné de ses hobbies : conscient que la vie est trop courte, Anis Daouk s'était juré de bien la remplir. Mission accomplie !
Alexandre NAJJAR


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